jeudi 29 décembre 2016

La cheffe, roman d'une cuisinière de Marie NDiaye

Quelque peu étrangère à l’engouement général actuel pour la cuisine, ne le considérant pas pour autant avec dédain mais ne parvenant que rarement à dépasser l’idée de l’obligation plutôt que d’envisager cette activité sous l’angle du plaisir, j’ai choisi ce livre de manière un peu circonspecte à moins que ce ne soit par provocation.
J’ai goûté ce féminin du mot chef et ce bandeau esthétique qui pour une fois, se contentait d’être muet. J’ai tout de suite aimé la prose soignée de Marie Ndiaye et ses longues phrases structurées (que j'ai maladroitement essayé d'imiter avec mon accroche). 
Mais j'ai surtout été impressionnée par la manière à la fois rigoureuse et riche dont l'auteur dresse le portrait de ses personnages, des caractères façonnés, ciselés mais sans que l'effort paraisse. Quand vous pensez avoir suffisamment de matériau, quand vous pensez bien cerner votre personnage, vous  constatez alors que d’autres mots, d’autres qualificatifs, tous pertinents et jamais affétés vont venir à la fois confirmer le portrait que vous avez esquissé mais aussi le préciser, l’enrichir jusque dans les moindres détails. On attend en général que cette attention particulière porte sur le personnage principal mais dans ce roman, le même soin est accordé aux personnages secondaires comme les parents de la cheffe (pauvres, joyeux, dignes, purs) ainsi que le narrateur, son assistant, avec un portrait qui se dessine en creux tout au long du roman par des passages en italiques amenant une histoire dans l'histoire, non sans intrigue d'ailleurs. Que fait-il presque caché dans ce village de vacances "pour retraités moyens" à siroter pendant des heures des apéritifs sucrés en compagnie d'amis qui ne le connaissent pas et dont la compagnie n'engage à rien ? Qu'est-il venu fuir dans ce décor de carte postale ?
Les Clapeau, un couple de bourgeois, nourrissant un amour inconditionnel pour la bonne chère et quelque peu honteux de cette obsession inavouable sont présentés également de manière très subtile. On les voit d'abord comme de simples gloutons mais l'auteure réussit progressivement à les colorer d'humanité et de sensibilité. C'est chez ce couple, d'abord employée comme simple bonne ce qui lui permet d' observer à loisir le peu d'inspiration de la cuisinière que la cheffe comprendra à quelle point elle se sent forte, précise et créative en cuisinant.
La cheffe (toujours appelée ainsi par l'auteure même quand elle est enfant) est une personne plutôt austère limite taiseuse, qui fuit les compliments et vit son art dans un souci de perfection, presque comme une ascèse, ne cherchant jamais à flatter la gourmandise et détestant que l'on perçoive ses plats comme des occasions de délectation sensuelle. Son assistant, le narrateur, lui voue un amour inconditionnel. Il adore à la fois la cuisinière exceptionnellement douée mais aussi la femme au caractère droit et sincère, exigeante mais jamais mesquine. Partie de rien, la cheffe devient bientôt la patronne d'un restaurant renommé et récompensé, distinction qui loin de la réjouir lui fait honte, car si elle a plu, c'est qu'elle a cherché à plaire et donc démérité (hé oui, la cheffe est une puriste).
Mais cette cuisinière dévouée et admirable qui a circonscrit sa vie privée au strict minimum ne peut cependant rien refuser à sa fille, présentée par le narrateur comme un personnage perfide et ingrat. Pourra-t-elle alors s'en tenir à la même honnêteté qui inspire sa cuisine et lui donne tout son sens ?
Ce roman, structuré par un beau portrait de femme, éblouit par sa finesse, sa maîtrise narrative et la palette des qualités humaines qu'il magnifie avec sincérité.

lundi 26 décembre 2016

La petite lumière de Antonio Moresco


Un livre-épure qui tient à la fois du conte poétique et philosophique. Comme à chaque fois que je lis ce genre de livres (et je m’aperçois que c’est souvent du côté de la littérature italienne), j’ai le sentiment de chausser des gros sabots pour en parler. Pourquoi ? Parce que l’histoire est simple, facile à résumer mais la symbolique, immense. D’emblée, je sais que je n’ai pas tout perçu, pas tout compris. Est-ce important ? Pas tant que ça, en fait.
Le narrateur dont on ne saura rien est venu habiter un hameau abandonné, à l’écart de tout, quelque part dans une zone sismique, certainement en Italie. Partout la végétation reprend ses droits, sur les façades des maisons, dans les potagers délaissés. La nature est très présente dans ce livre et l’auteur en donne une analyse fine, à mi-chemin entre la description et l’admiration parfois mêlée de crainte à moins que ce ne soit de respect pour cette vitalité renouvelée.
La petite lumière, face à sa maison, sur le versant de montagne recouvert de forêts, intrigue le narrateur. Est-ce une présence extra-terrestre comme le suggère un fermier qui s'applique à répertorier leurs manifestations ? Est-ce une présence humaine ? Le narrateur qui ne semble avoir aucune occupation particulière s'approche et découvre une petite maison cachée dans les bois. C'est là que vit un enfant, habillé un peu à la mode d'autrefois. Le roman comporte très peu d'indications temporelles mais on comprend tout de même qu'il n'est plus d'usage de s'habiller en culottes courtes. Le narrateur s'inquiète de le savoir seul, isolé de tout mais l'enfant lui prouve, par ses petits gestes appliqués qu'il est autonome et responsable. Mais qui est cet enfant mystérieux ?
L'auteur, par plusieurs scènes singulières, un peu comme de petites touches nous immerge doucement dans un univers mi-philosophique ou mi-onirique (ah, que je sens mes gros sabots...) servi par une écriture dont l'épure époustoufle. Un roman qui imprègne, qui perturbe et laisse parfois pantois, un roman que chacun lira et recevra à sa façon, peut-être comme un matériau modulable. 

vendredi 23 décembre 2016

Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo

Mon libraire n’emploie pas les superlatifs à la légère. Alors que je lorgnais du côté des nouveautés et en particulier sur Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, il est allé me dénicher Une éducation libertine du même auteur, me conseillant de commencer par cet ouvrage, « l’un des tout meilleurs qu’il ait lus ».
A l’image d’un roman de type classique, l’incipit joue parfaitement son rôle et nous dévoile le décor du roman, Paris sous le règne de Louis XV, un Paris sale, suintant sous le soleil d’été, le Paris grouillant et affairé du peuple qui cherche abri et pitance. C’est dans cette puanteur décrite avec une richesse de style prodigieuse qu’évolue Gaspard, une jeune homme tout juste débarqué de sa ferme quimpéroise. On devine  (l’auteur s’emploie à distiller les informations tout au long du roman) qu’il s’agit davantage d’une fuite que d’une volonté de tenter sa chance à Paris. Gaspard, presque absent de lui-même, accepte un travail particulièrement ingrat, débarder des grumes transportées par la Seine. Le jeune homme trouve l’aide d’un compagnon de besogne ainsi qu’un logis et survit tant bien que mal. Mais les plongées au cœur du fleuve, de ses eaux nauséabondes semblent raviver chez Gaspard un profond mal-être. Vite, il fuit et trouve un emploi d’apprenti chez un perruquier dont il doit repousser les avances. Gaspard fait alors la rencontre du mystérieux comte Etienne de V. dont la réputation sulfureuse est longuement détaillée par le perruquier, un peu jaloux de l’attirance qu’il a immédiatement décelée entre le libertin et le jeune apprenti. Gaspard est en effet très troublé par cet homme à la séduction magnétique. Il accepte des rendez-vous pour de simples promenades puis grimé en gentilhomme se fait passer pour un ami du comte et évolue parmi la noblesse. Gaspard se prend à espérer. Le comte peut-il l’extraire de sa condition ?
On pense alors que le titre du roman va prendre tout son sens mais en fait, je n’ai pas trouvé qu’il s’agissait vraiment de libertinage. Ce titre suggère la séduction mais aussi la légèreté, la frivolité, une forme de consentement également. Ce n’est pas l’histoire racontée dans ce roman. Il est surtout question ici d’amour, d’amour déçu et de meurtrissures (au sens figuré comme au sens propre). Gaspard est davantage arriviste par dépit que par ambition personnelle. Une seule parcelle d’amour aurait pu le faire renoncer à son ambition.
Nonobstant cette question du titre qui a tout de même son importance car je ne l’aurais pas choisi si le libraire ne me l’avait pas conseillé, ce premier roman (récompensé par le Goncourt du premier roman en 2009) impressionne par la qualité de son vocabulaire, la richesse de son style et par la maîtrise de sa structure narrative.


dimanche 30 octobre 2016

Le nouveau nom de Elena Ferrante

Bon les filles, je vous suis depuis que vous êtes petites donc faudrait voir à pas m'énerver parce que franchement là... Lila, t'en as pas marre d'être aussi excessive, impossible et imprévisible ? Lena, t'en as pas assez de toujours suivre, de jamais avouer tes vrais sentiments, bref d'être toujours en retrait ? Quand est-ce que tu vas t'affirmer ? Tu fais pourtant des études, toi, tu t'instruis, tu t'accroches malgré tes origines modestes, alors ? Bon d'accord, t'as pas le statut de femme mariée, t'es pas riche et parfois l'acné ne t'avantage pas. Qu'est-ce que t'as pu être gourde à lui livrer ton Nino sur un plateau mais tu sais bien qu'elle les fascine tous, à commencer par son mari Stefano qui l'aime malgré sa maladresse mais aussi les Solara, les rois des trafics du quartier qu'elle méprise pourtant depuis l'enfance mais qui la convoite comme un trophée supplémentaire. Ils s'inclinent tous devant sa beauté mais peut-être davantage encore devant son intelligence et l'intensité qu'elle donne à toute chose.
Tu lui en as voulu  ? Oui, ben moi aussi. Ah et puis, autant te le dire puisque tu es la narratrice-auteur, les vacances à Ischia, j'ai trouvé ça assez longuet, j'aurais apprécié que tu nous densifies le tout car normalement on était là pour s'oxygéner un peu, déjà qu'on s'était bien englué dans les histoires du quartier, entre les épiceries, la boutique de chaussures, les ambitions des uns, les commérages des autres bref on avait envie d'autre chose et j'ai failli vous dire, bon, on se revoit quand vous aurez passé votre crise (d'ados ? d'adultes ?) sauf que c'est pas si simple...
D'abord parce que ce n'est pas une crise d'ados, concept hors de propos pour les années cinquante où on pouvait se retrouver marié(e)s à 16 ans. Ensuite parce que justement, Lila, avec ton air de "j'ai tout le monde à mes pieds", faudrait peut-être se rappeler que tu n'es pas capricieuse et emmerdeuse mais simplement pas heureuse malgré l'ascension sociale, les habits, l'appartement neuf et comment pourrait-on l'être quand on t'a privée d'école dès 11 ans et poussée vers le mariage très jeune ? Et en plus, tu sais pas faire semblant, les compromis, la résignation, c'est pas pour toi. Léna, non t'es pas gourde, désolée, t'es juste une fille plus réservée qui traine un complexe d'infériorité gros comme une glace italienne et faut dire que malgré le collège, le lycée et bientôt l'université, ça te colle à la peau, ça s'infiltre dans ta valise, le quartier, tes origines, ton accent napolitain voire le dialecte que tu as pourtant pris la peine de contenir le plus possible pour adopter un langage policé censé ne pas te trahir.
Et puis, ce livre, c'est comme le quartier, ça énerve, ça étouffe presque mais c'est addictif. Lila, je me suis inquiétée pour toi, t'as beau être intelligente,  être capable d' apprendre n'importe quoi et savoir le faire ensuite mieux que personne, je me suis quand même demandée comment tu allais te sortir d'une certaine situation (non, je ne dis pas laquelle mais on comprend que tu risquais gros). Avec ça que Léna t'en voulait et était partie pour Pise à l'université... mais quand même, te retrouver dans cette usine immonde où ton côté grande-gueule te garantissait d'être ballotée sur les pires postes et toi, comme une reine dans cette puanteur, libre, déterminée, toujours aussi entière avec en réserve une sorte d'énergie sauvage. Léna, t'as bien fait d'aller la voir, de lui redonner La fée bleue, ce petit livre magnifique qu'elle avait écrit à 10 ans parce que oui, c'est ton amie et oui, elle est prodigieuse.
Mais non, je ne suis pas fâchée et bien sûr que j'ai envie de savoir ce que vous allez devenir et puis, Léna, tu sais ce que tu as entrepris sans trop y croire, oui écrire, j'ai le sentiment que pour une fois, tu peux te faire confiance et poursuivre dans cette voie car je pense que ton histoire, elle va beaucoup plaire. Allez, à bientôt les filles...

 Delphine-Olympe a également adoré retrouver Lila et Lenù

Ada de Antoine Bello

Je me suis régalée. J'ai bien essayé de tournicoter une phrase d'accroche un peu plus subtile ou mystérieuse mais pas moyen, je revenais, aimantée à cette envie de livrer d'emblée ma satisfaction de lectrice. Maintenant que c'est chose faite, essayons de dire pourquoi. Il me semble que le thème de cet ouvrage, pour qui aime lire donc aime les mots, a tout pour intéresser (du moins, c'est ce que j'ai pensé en le choisissant juste après, je l'admets, m'être dit que je me procurerai de toute façon le prochain livre de Bello), tout pour intéresser, donc puisqu'il propose une articulation entre intelligence artificielle et capacité à écrire un roman (certes plutôt du genre gnangnan, du moins, au départ) en passant par la maîtrise d'un langage autonome voire d'une pensée par une machine appelée Ada, en référence au langage informatique conçu par Jean Ichbiah dans les années 80. Le tout prend  la forme d'une enquête policière menée par un inspecteur atypique et attachant sur fond de Silicon Valley (dont on découvre que son âge d'or pionnier peut rendre nostalgique) puisque la fameuse et coûteuse Ada a choisi de se faire la malle si on peut dire ça d'une intelligence artificielle dite "AI". On pourrait penser que ça va faire un peu too much d'autant plus que les personnages sont présentés de manière limite caricaturale ? Hé bien, non, je trouve que l'ensemble fonctionne et remplit son voire ses offices.
 C'est instructif :  l'art du Haïku aussi bien expliqué peut justifier à lui seul l'achat du livre et pour ceux qui ne seraient pas amateurs du genre, l'histoire d'Alan Turing et d'Enigma constitue une alternative intéressante à découvrir ou redécouvrir à moins que vous ne préfériez le cours d'entrepreneuriat, création de start-up.
 Autre point fort, ça questionne aussi beaucoup sur le plan éthique voire philosophique : comment peut-on définir l'amour (surtout si on tente de le faire comprendre à une machine) ? Quels domaines peut-on déléguer aux intelligences artificielles et avec quels enjeux ? Une AI qui parle, apprend et poursuit un objectif est-elle consciente ?
 Et enfin, ça n'oublie pas d'amuser par des dialogues efficaces et des jeux sur les registres de langage voire de bluffer par des liaisons réussies entre forme et fond. Le jour où une AI saura concocter un cocktail aussi réussi...

Le billet de Delphine-Olympe grâce à qui je l'ai découvert... 
Le billet de papillon, grande spécialiste de Bello et qui je pense, en parle mieux que personne...

samedi 29 octobre 2016

L'amie prodigieuse de Elena Ferrante

A les voir passer ensemble dans les rues de leur quartier de Naples, on se demande dans quelle expédition intrépide Lila a encore entrainé Elena. Il faut dire qu'Elena, la narratrice pourrait suivre Lila à peu près n'importe où, tant elle est fascinée par la détermination farouche de son amie, une petite fille maigre, souvent sale et écorchée mais à l'intelligence prodigieuse. Lila rend tout plus intense, les conversations comme les jeux. Elle n'a peur de rien, ni des garçons du quartier qui lui jettent des pierres ni de l'impressionnante maîtresse d'école à laquelle elle se permet de tenir tête. Alors que Lila fait figure de méchante hyper douée, Elena, que l'on appelle affectueusement Lenuccia est plutôt une gentille fille qui s'efforce de bien travailler à l'école.
L'histoire se déroule dans les années cinquante dans un quartier pauvre de Naples encore imprégné du passé de la guerre, du marché noir et sous l'influence présente de la camorra. Mais cette réalité échappe quelque peu aux enfants davantage concernés par d'autres types de tensions : affrontements entre eux, violences au sein de leurs familles où les torgnoles sont plus facilement distribuées que les récompenses, difficultés financières qui ferment la porte du collège et obligent à travailler. C'est la cordonnerie familiale qui attend Lila dès ses 11 ans alors que Lenu, elle, obtient de poursuivre sa scolarité. Comment dès lors, l'amitié fusionnelle des deux fillettes va-t-elle évoluer et résister à l'adolescence et même au mariage précoce de Lila ?
Elena Ferrante, nom de plume d'un auteur dont on ne sait pas grand chose et qui intrigue donc beaucoup dans son pays natal, ne se contente pas de décrire avec finesse les ressorts d'une amitié entre deux enfants à la personnalité contrastée. Elle travaille aussi le cadre urbain de son histoire selon des échelles et des fonctions différentes (appartements, boutiques, école, rues, quartier, ville) pour en faire un matériau riche, à la fois étouffant, presque repoussant mais rempli d'une énergie vitale qui lui donne toute sa prégnance. L'auteur présente aussi habilement la période de développement économique des années cinquante où le quartier comme la ville semblent vouloir faire leur mue, transformations qui entrent en résonance avec celles des enfants devenus adolescents et qui aspirent à une vie différente de leurs parents.
Un roman d'une grande cohérence et d'une grande sensibilité, assez remarquable par sa maîtrise dans l'écriture, un roman qui ne lasse pas, malgré un thème principal pourtant fort exploré par la littérature et qui donne même envie de savoir si l'amie, prodigieuse, le restera.



vendredi 30 septembre 2016

Sorbonne plage de Edouard Launet

La première chose que j'ai faite en rentrant de la librairie avec ce livre, c'est d'ouvrir un célèbre globe virtuel en ligne et de localiser cette plage qui se présentait sous des airs parisiens mais correspondait en fait à une réalité bretonne. Je voulais l'observer sous différentes échelles, apprécier son relief que j'imaginais escarpé et sa manière de rencontrer la mer. Ce n'est qu'une fois rassasiée de ces informations géographiques que j'ai commencé la lecture de cet ouvrage qui tient d'ailleurs bien plus de l'enquête que du roman. Edouard Launet retrace ce que fut ce bout de côte bretonne coincé entre Paimpol et l’île de Bréhat pour un petit groupe d'universitaires du début du siècle, la plupart des scientifiques (physiciens, chimistes) comme en témoigne son autre surnom, "Fort la science".
Pourtant, à l'origine, on trouve un historien, Charles Seignobos, (un chemin porte d'ailleurs son nom) et un médecin, Louis Lapicque. Ils  vont dénicher cette presqu'île de l'Arcouest et en faire une villégiature régulière en achetant de vastes parcelles de lande qui n'intéressaient alors pas grand monde. Autour des deux amis, qualifiés de "pères fondateurs", une petite colonie va alors rapidement se former, l'été. Dès les années 20, le gratin de la physique (Jean Perrin, bientôt suivi de sa consoeur et amie, l'impressionnante Marie Curie, déjà deux fois nobellisée à cette époque), des mathématiques (Emile Borel, reçu premier à Polytechnique, à Normale Sup et à l'agrégation, excusez du peu) et de la chimie (Victor Auger) aime à estiver ensemble sur la côte du Goëlo, prolongeant dans ce cadre vivifiant des amitiés souvent nées dans le creuset de l'Ecole normale ou  de la cause dreyfusarde.
Entre excursions en mer et bains de soleil, l'élite intellectuelle sort le nez de ses travaux, de ses laboratoires souvent poussiéreux, se ressource tout en cultivant l'entre-soi. Mais tout aussi rafraichissantes qu'elles aient pu être, les aventures estivales de la "Science en goguette" n'auraient pas suffi pour justifier à elles-seules ce solide travail d'enquête. L'auteur nourrit en effet une autre ambition , comprendre comment ces universitaires brillants, animés bien sûr par la soif du progrès scientifique mais également portés par un idéalisme humaniste, convaincus de pouvoir associer le tout, ont pu contribuer, par l'émulation de leurs découvertes respectives, à l'élaboration de l'arme nucléaire.
Avec une écriture précise et soignée, Edouard Launet mène une enquête documentée,  réflexive et pédagogique (nul besoin d'être spécialiste pour comprendre). J'aurais juste apprécié une petite carte, une traditionnelle, en papier, parce qu'après toute cette physique-chimie, un peu de géographie tout de même...

dimanche 11 septembre 2016

Les poètes du Lake District

En vacances sur le Lake District, j'ai eu envie de découvrir les poètes associés à cette région montagneuse du Nord de l'Angleterre. Un petit tour à la librairie et je suis revenue pourvue d'éditions bilingues des poèmes de William Wordsworth, de Samuel Taylor Coleridge et de Percy Bysshe Shelley (mon libraire était d'ailleurs tout content d'être sollicité à propos de tels ouvrages !). Autant avouer que j'avais cherché avant quelques références car je ne suis pas spécialiste du romantisme anglais. Moins connu qu'un Keats ou un Byron, ses contemporains, Wordsworth est le poète par excellence de cette région des lacs. Il y a vécu longtemps, notamment à Rydal Mount près de Grasmere. Bref, c'est son fief. Coleridge est associé à la région des lacs, mais un peu "à la raccroche", en raison notamment de son amour platonique pour la belle-sœur de Wordsworth. D'ailleurs c'est dans le comté de Somerset (et non dans le Cumberland, aujourd'hui le comté de Cumbria) que l'inspiration conjointe des deux poètes sera la plus féconde. C'est en effet au cours de nombreuses promenades dans les  Quantock Hills ou au bord du canal de Bristol, toujours accompagnés de Dorothy, la sœur de Wordsworth qu'ils composeront les Lyrical Ballads considérées comme le manifeste du premier romantisme anglais.
William Wordsworth, Samuel Taylor Coleridge et Robert Southey (davantage d'ailleurs que Shelley), par leurs nombreuses descriptions de la nature et des lacs, sont à l'origine d'un mouvement ( ou un sous-groupe du romantisme ?) désigné sous le terme "Lakistes".
L'Ullswater en fin d'après-midi
Le lac Buttermere


Bowness-on-windermere
Est-ce que j'ai apprécié cette poésie romantique anglaise ? Je vais être honnête, je pense que je me suis davantage intéressée aux poètes, à leur place dans leur époque qu'aux poèmes, eux-mêmes. J'ai essayé de comprendre dans quel imbroglio se situait la relation amicale et professionnelle entre Wordsworth et Coleridge. Entre le patriarche presque taiseux, replié sur lui-même et somme toute autoritaire (Wordsworth) et l'affable poète,  conférencier hors pair mais cependant fragile et tourmenté (Coleridge), il semble que la relation n'ait pas été très équitable. Jacques Darras, auteur de la préface (et traducteur) des poèmes de Coleridge présentés sous le titre La Ballade du vieux marin et autres textes s'efforce de rétablir les mérites de celui qui fut particulièrement incompris des critiques de son temps, souvent en raison de la comparaison immédiate avec le "sage de Grasmere" davantage compréhensible dans ses choix et son projet.
Quant aux poèmes, disons que j'ai été davantage sensible au charme des fameuses jonquilles (The Daffodils) de Wordsworth et du Nightingale (Le Rossignol) de Coleridge ainsi qu'à sa Ballade du vieux marin.
J'avoue que je n'ai pas encore tout lu mais que je reviendrai picorer de temps en temps dans ces ouvrages, qui me rappelleront les magnifiques paysages du Lake District.

jeudi 18 août 2016

Une petite robe de fête de Christian Bobin

Je voulais lire du Christian Bobin et j'ai lu Une petite robe de fête, je peux cocher la case. Maintenant, ça fait presque 15 jours que je me demande comment rendre compte de la lecture de ce recueil de nouvelles sans trouver la solution.  Je ne peux pas résumer les histoires, je ne peux pas donner le nom d'un personnage, je pourrais tout juste dire de quoi ça parle en me doutant que je n'ai pas tout perçu et pourtant, ce livre est plein, abouti, servi par une prose poétique qu'on lit comme en apnée. Je ne l'ai cependant vraiment appréciée que lorsque j'ai cessé de vouloir la comprendre, la transposer, la "traduire". Alors, il s'est passé quelque chose de l'ordre de la peau ou du cœur peut-être, une sensation qu'il est très difficile de décrire, l'impression d'être concernée et de pouvoir m'en emparer presque égoïstement alors même que les thèmes abordés sont particulièrement universels et les lecteurs, nombreux. L'envie aussi d'être digne de ce que je lisais, de ces mots assemblés avec justesse, avec douceur, qui viennent présenter différentes facettes d'humanité, l'écriture, la lecture, le temps qui passe, l'amour (la nouvelle éponyme, Une petite robe de fête est particulièrement sublime).
Ce livre m'a laissé une sensation tactile, épidermique qui touche au sensible tout en m'ouvrant des pistes réflexives à la fois profondes et subtiles. Je l'ai lu entre intimidation et émotion, ce premier Bobin et même si je mesure toute ma maladresse à parler de son écriture, j'avais envie de me joindre à la communauté de ceux qu'elle a touchée.


lundi 1 août 2016

Les falsificateurs de Antoine Bello

L'avantage d'avoir une pile à lire un peu conséquente, c'est de pouvoir y dénicher quelques pépites dormantes. J'ai donc retrouvé avec plaisir Les falsificateurs et me suis rappelée tout ce que j'attendais de cette lecture. Je n'ai pas été déçue par ce livre que j'ai trouvé intelligent, inventif et réflexif avec une galerie de personnages correctement présentés et un héros très attachant. Sliv Dartunghuver (c'est lui), jeune diplômé en géographie se présente sur le marché du travail dans son Islande natale. Nous sommes alors au début des années 90 et les opportunités intéressantes ne sont pas légion. Aussi, Sliv n'hésite-t-il pas longtemps lorsqu'un cabinet d'études environnementales  s'intéresse à sa candidature et lui propose d'effectuer sa première mission au Groenland. La perspicacité de Sliv est vite repérée par son chef, Gunnar Eriksson, qui lui révèle la véritable activité du cabinet. Il s'agit d'une des nombreuses antennes d'une organisation internationale occulte, le CFR, Consortium de Falsification du Réel. Bien sûr, Sliv tente de connaître les finalités d'une telle organisation mais son interlocuteur lui explique que lui-même n'en sait rien et lui présente un cas concret de falsification du réel, une fausse histoire de migration depuis la Grèce jusqu'au Nebraska. Oubliant les questions embarrassantes, Sliv est d'emblée séduit par la prouesse intellectuelle que constitue ce dossier. Inventer une histoire et la rendre crédible au monde entier en falsifiant les sources va devenir pour lui une addiction, d'autant plus que son talent est très vite reconnu par ses pairs qui lui accordent le Trophée du premier dossier, prix que n'avait pas réussi à obtenir Léna Thorsen, une jeune membre du CFR qui l'a précédé à l'antenne de Reykjavik et qui a la réputation d'être la plus brillante des jeunes recrues. Tout flatte donc l'ego, l'intellect et la curiosité du jeune Sliv qui s’accommode des doutes qu'il nourrit vis-à-vis du CFR en se rappelant que son premier dossier a servi la cause d'un peuple opprimé, les Bochimans, repoussés dans le désert du Kalahari.
En suivant les dossiers du CFR, ceux de Sliv ou de ses collègues, Antoine Bello nous propose la lecture de différents scénarios dans des domaines allant de la géopolitique à la littérature jusqu'aux découvertes majeures de l'Humanité, le tout de manière érudite ou en tout cas très bien documenté. Pour qui aime lire des romans et donc des histoires, c'est déjà en soi fort jubilatoire mais l'auteur ne se contente pas de cela, il montre comment ces scénarios pourraient passer de la fiction au réel (ou en tout cas, être perçus comme tel) pour infléchir, rien de moins que la marche du monde.
En érodant le statut infaillible de la source et notamment de l'écrit, Antoine Bello éveille notre curiosité tout autant que notre vigilance sur l'écriture de l'Histoire. Rappelons-nous que Thucydide en son temps nous y invitait déjà : "Telle est la négligence que l’on apporte en général à rechercher la vérité, à laquelle on préfère les idées toutes faites."

Merci à Galéa à qui j'ai beaucoup pensé de me l'avoir fait découvrir.

mardi 26 juillet 2016

Courir de Jean Echenoz

Emile n'était pas disposé à courir mais il ne sait pas dire non et en même temps quand tu risques d'être viré, tu t'alignes. Emile ne se pensait pas doué pour courir mais il est devenu bon, efficace comme en témoignent ses 4 médailles olympiques, malgré son style tout moche, tout grimaçant qui n'a pas la classe de masquer l'effort physique.
Si, tout en courant, Emile avait pu nous livrer un peu plus des sensations qu'il éprouve, cette lecture aurait été bien plus frémissante sur le plan littéraire mais ça, je pense que c'est comme le style (du coureur et non de l'auteur), pas livré avec. Bon, on apprend qu'il va y prendre goût et qu'il aime bien gagner. On s'en serait douté un peu quand même. En général, pour obtenir l'or olympique, ces deux conditions doivent être réunies. 
Si je suis un peu sévère, c'est que je connais et apprécie la qualité d'écriture d'Echenoz et je dois dire que j'espérais quelque chose d'un peu moins plat. J'ai trouvé que l'énumération des records ou des victoires devenait fastidieuse (c'est dire s'il en a gagné des courses !), je m'attendais à ce qu'on aille davantage dans l' intimité de l’effort et des sensations que peut donner la mécanique du corps. Au lieu de ça, on a surtout la description de sa méthode d'entrainement,  particulière, certes. Du descriptif bien écrit mais du descriptif quand même. Quel est donc alors le principal intérêt de ce roman ? Echenoz  retrace le parcours d'un athlète dans un contexte historique précis, contexte qui va influencer nettement sa carrière. Reprenons. Relançons notre coureur au départ.
Des kilomètres, il en a couru Emile depuis les forêts de sa Tchécoslovaquie natale jusqu'aux pistes des stades du monde entier (ou presque et on comprendra plus tard la raison du presque), des kilomètres à user le caoutchouc de ses semelles sur la cendrée. Vous aurez noté tous les mots qui agissent comme des marqueurs de temps : nous sommes dans les années 40-50 dans un pays d'Europe centrale qui n'a pas encore procédé à sa partition et le contexte est bien évidemment celui de la Guerre froide (maintenant, vous saisissez les raisons du "presque").
Champion de demi-fond, pas mauvais non plus sur le Marathon, cet Emile-là a réellement existé (cherchez bien, ils ne sont pas si nombreux les champions tchèques de cette époque à s'être inscrits dans la mémoire des non initiés). Echenoz ne nous rappelle le nom qu'au bout de presque 100 pages. C'est habile car cela produit immanquablement son petit effet de surprise (je n'avais pas lu la quatrième de couverture et je n'avais bêtement pas pensé au substrat biographique) mais a contrario, tant qu'on est persuadé qu'il s'agit d'un pur personnage de fiction, on en veut un peu à l'auteur de ne pas être davantage expansif ou lyrique le concernant, bref de ne pas lui prêter davantage de sentiments. Je ne devrais peut-être pas dire "on" mais "je" quand d'autres, moins ballots que moi, auront compris d'emblée le matériau de départ.  Ceci dit, il m'a semblé que l'écriture était en quelque sorte inféodée au réel, étriquée dans ses possibilités de développement. Par contre, l'analyse de l'athlète en tant qu'objet de propagande, à la fois exposé, manipulé, puis censuré est particulièrement réussie. Et dire qu'il n'a jamais pensé prendre ses jambes à son cou pour s'enfuir...

lundi 25 juillet 2016

Le déclin des clins d'oeil de Simon Masella

Aux éditions LA DRAGONNE
Ma librairie joue parfaitement son rôle de librairie indépendante lorsqu’elle met en avant de petits éditeurs en leur réservant une part non négligeable de ses rayonnages. Convaincue qu’en tant que lectrice, je dois moi-aussi contribuer, même modestement, à la défense des PME (comprendre « petites maisons d'édition », celle-ci a quand même édité Philippe Claudel à ses débuts), j’aime bien musarder dans cet espace à la recherche d’un ouvrage pour lequel je revendique l’exclusivité du choix sans influence quelconque.
Attachée au livre en tant qu’objet, mon attention peut être retenue par un titre éloquent ou mystérieux et par une couverture soignée de préférence abstraite car je n'aime pas que l'on m'impose une image trop explicite, c'est l'une des raisons qui me font préférer la lecture au cinéma.
C'est ainsi que Le déclin des clins d'œil m'en a fait un (oui, je sais, c'est facile) et que je l'ai mis en concurrence (déloyale) avec un Echenoz que j'ai embarqué également (car sortir de la librairie avec un seul livre relèverait de la frustration).
Ce court roman raconte les péripéties de deux gosses d'une dizaine d'années, bien décidés à délivrer leur copine obèse envoyée par ses parents dans un centre d'amaigrissement. Précisons qu' ils ne s'embarrassent pas de formules et l'appellent « Cathy-la-Grosse » sans que ce soit discriminant puisque l'un des deux en est amoureux et ne considère en aucun cas ses rondeurs comme un problème. L'histoire est racontée par Yann, un prénom parfait quand on est admirateur de Star Wars et de Yan Solo. Il est embarqué dans l'aventure par solidarité avec son copain Ulysse, pseudo pour qui aime les héros d'un autre temps.
Le principal intérêt de ce roman est d'essayer de retrouver les ressorts de l'enfance, ce mélange d'inconscience, de naïveté et d'effronterie qui ouvre la porte de l'imaginaire et embarque de grands sentiments parce qu'il n'est pas question de voir petit, pas question de  se rêver autrement qu'en héros.
L'ensemble est inégal et je pense que l'emploi des gros mots n'apporte pas spécialement une plus-value pour accréditer une parole enfantine mais il s'agit d'un premier roman écrit à 22 ans par son auteur. Malgré un certain nombre de maladresses, sans doute par volonté de trop bien faire, j'ai aussi trouvé des passages plus réussis, où l'auteur s'approche assez bien du ton de l'enfance, en recréant cette témérité naïve qui fait sourire. 
Et puis, j'avoue que cela me plait d'avoir intercalé cette lecture entre un Baricco et un Echenoz, ténors de la littérature qui n'ont pas vraiment besoin de défenseurs pour se faire connaître. J'aime à penser que la littérature a besoin de tous ses auteurs (je mets volontairement un déterminant possessif), les débutants comme les confirmés, les classiques comme les contemporains pour nous offrir sa diversité et nous enthousiasmer, nous agiter, nous séduire, nous surprendre...(chacun mettra le verbe qui lui convient). 

dimanche 24 juillet 2016

La Jeune Epouse de Alessandro Baricco

En virtuose de l’écriture, Baricco parvient à créer des univers poétiques emprunts d’une sorte de délicatesse intemporelle. Il choisit avec habileté les mots sur plusieurs registres, s’amuse à créer des associations dont l’incongruité surprend puis fait sourire et rythme sa phrase comme une partition de musique. Bref, son écriture est savoureuse et je l’ai retrouvée avec plaisir dans ce nouvel ouvrage.
La Jeune Epouse qui est en fait seulement fiancée débarque le jour même de ses dix-huit ans dans cette famille bourgeoise italienne qui s’accroche, en ce début de XXème siècle,  à des usages mi-surannés, mi-fantasques, compréhensibles d’elle-seule. Chacun campe un rôle au point que celui-ci en devient éponyme mais il serait dommage de dévoiler ici cette galerie de portraits dont les particularités constituent, selon moi, l’essentiel du charme du roman.
L’écriture de Baricco va distribuer tour à tour au lecteur des notes poétiques, osciller entre le loufoque et le fantastique, faire une large place à la sensualité mais aussi permettre la réflexion sur le processus d’écriture. C’est dense, ambitieux, bien maîtrisé. Aussi ai-je considéré les nombreux glissements de narrateur comme la chantilly sur un gâteau déjà fort riche : pas forcément nécessaire. Même si l’auteur se justifie sur le processus (p 62 seulement et en attendant, on est quelque peu paumé), je n’ai pas été pleinement convaincue et de fait, je n'ai pas réussi à dépasser l’impression de la prouesse stylistique. Pour autant, d'autres lecteurs pourront considérer que cette subtilité narrative donne toute sa saveur au roman. Je préfère, quant à moi, quand Baricco utilise sa magnifique écriture pour produire des épures aussi belles que Novecento : pianiste

lundi 11 juillet 2016

Le mystère Henri Pick de David Foenkinos

Une rencontre intense avec un livre peut parfois rendre falote la lecture suivante. C'est donc sans grande conviction que j'ai entamé Le mystère Henri Pick pensant qu'il ferait les frais de la bouffée d'iode et d'émotions que j'avais prise avec Le grand marin. Sachant qu'une grande partie de l'histoire se déroule à Crozon en Bretagne, je n'ai pas été totalement dépaysée du côté des embruns. J'arrête là la comparaison qui n'a qu'un intérêt limité, il faut bien le reconnaître.
Le matériau de ce livre est particulièrement jubilatoire pour qui aime la lecture puisqu'il y est question bien entendu de livres, plébiscités ou ignorés, refusés puis recueillis mais aussi d'auteurs, d'éditeurs, de bibliothécaires en passant par les représentants du livre (dont le rôle méconnu est essentiel) mais aussi les critiques littéraires. David Foenkions semble bien connaître cet univers et nous adresse au passage quelques clins d’œil. J'ai relevé, par exemple, p 145, une allusion au livre Rien où poser sa tête de Françoise Frenkel, retrouvé bien des années après sa publication dans un vide-grenier. "Jérémie avait la fragilité de ceux qui ne trouvent pas leur place, et qui errent indéfiniment à la recherche d'un endroit où poser leur tête." L’ouvrage a été réédité par la même maison que celle de ce livre, voilà pourquoi j'ai pensé (peut-être à tort) à un clin d’œil. Le fait également que le personnage principal ait pour prénom Delphine peut-il être mis en rapport avec celle qui s'est récemment habilement amusée à triturer la part du vrai et de la fiction, en revenant sur les conséquences du succès considérable de l'un de ses livres ?
En partant de l'histoire mystérieuse d'un livre repêché par hasard dans la bibliothèque des livres refusés puis porté aux nues au point de devenir un phénomène médiatique, Foenkinos amène sur le ring le débat toujours intéressant entre la forme et le fond. Quels repères peut-on garder sur la valeur d'un texte quand parfois son contexte (quel qu'il soit, conditions d'écriture ou de parution, vie de l'auteur) devient plus important que son contenu ? Lorsque "le roman du roman" prend le pas sur son support initial, n'y a-t-il pas une sorte de supercherie collective que beaucoup, journalistes, lecteurs, alimentent ou cautionnent ? On sait très bien que des loupés magistraux (Proust refusé au départ par Gallimard ) ont émaillé l'histoire de la (non) parution littéraire mais a contrario notre époque n'est-elle pas avide de surenchère ? Bref, la part du talent et du mérite semble n'avoir parfois droit qu'à un chemin ténu alors qu' on ouvre des boulevards à  qui peut créer et nourrir le buzz. Pour autant, tous les livres refusés ne sont pas géniaux et tous les grands succès ne sont pas immérités non plus. 
Mais ce livre ne fait pas qu'analyser (sur un ton plutôt léger et en tout cas jamais ouvertement sarcastique) la part d'aléatoire dans la rencontre entre un auteur, un éditeur et son lectorat, il se propose aussi et ça m'a semblé être sa touche personnelle, d'aller voir du côté des vies ou plutôt des amours que le chemin du livre (là, je parle du livre dans le livre, il est temps de dire son nom, Les Dernières Heures d'une histoire d'amour) croise sur son passage et semble infléchir. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai l'image d'une balle de flipper qui vient frapper sur les différents plots pour prendre des directions imprévisibles. La plupart des personnages portent en eux des histoires d'amour déjà fatiguées, rattrapables ou pas et l'auteur, à travers 6 couples, décortique assez bien la part d'usure qui s'installe faisant écho au titre du livre qu’aurait écrit, dans l'anonymat, Henri Pick, pizzaïolo breton de son état mais avec un "k" dans le nom comme Foenkinos...
Une lecture absolument pas falote donc car ce livre explore différentes pistes, donne (ou rend) la part belle aux oubliés, refusés ou incompris (un hommage tout particulier à Brautigan, à l'origine de l'idée de la bibliothèque), aux gens du livre en général voire à l'objet lui-même digne d'être conservé, même s'il est médiocre car restant cependant le témoin d'une intention louable, celle d'écrire.

dimanche 10 juillet 2016

Le grand marin de Catherine Poulain

Lettre à un livre à qui j'ai envie de dire deux mots (variante neutre de "lettre à un livre à qui j'étais prête à mettre une claque et qui m'en a mis une").
Je savais qu'on parlait de toi. J'en ai perçu l'écume. Peut-être que je t'ai choisi pour ça en fait, pour faire partie de l'équipée.
Je n'ai pas voulu lire ce qu'on disait de toi et déjà ta jaquette m'en annonçait trop. Je voulais que mon rapport à ton encre soit brut et lisse, exclusif et  âpre comme les pages que tu promettais.
Je t'attendais un peu au tournant avec tes histoires de pêche au large et de bateaux. Sûr que t'avais du bon matériau littéraire, entre océan, coin de terre improbable et vies rudes mais faut tenir la distance, intéresser tout au long de tes pages, presque 400 et autant te dire que j'aime de moins en moins les livres gras.
Tu as choisi une héroïne qui ne prétend pas l'être, ton auteur en plus, et tu ne nous a livré que ce qui était nécessaire. Dès le début, tu vas à l'essentiel. Lili quitte (fuit ?) Manosque pour aller pêcher en Alaska. Tout à fait normal comme projet. Si on veut savoir pourquoi, tu fais comprendre que ça ne t'intéresse pas tellement. Même chose pour l'âge ou la description physique : tu la surnommes "moineau", ça fera l'affaire.
Tu n'es pas conciliant, on n'a pas envie que tu le sois de toute façon, ça ne t'irait pas trop. Ah, si, tout de même, tu as ajouté un lexique de la pêche pour nous aider un peu. J'aurais bien aimé que tu penses à une carte de l'Alaska ou de l'île de Kodiak mais bon, faut pas trop demander non plus (oui, j'ai regardé sur Internet mais c'est mieux quand tout est à bord, je trouve).
Ta campagne de pêche à la morue, tu l'as déroulée avec une âpreté et une force comme je n'en avais plus lu depuis longtemps. Tu es allé loin pour nous faire comprendre qu'il n'y a que comme ça, saoule de fatigue et d'efforts, dans l'urgence du travail à accomplir que Lili se sent vivre, dans la chaleur du bateau et de l'équipage.Tu l'as bien malmenée, ton moineau mais tu n'as pas spécialement fait tout une affaire de sa condition de femme. Certes, elle est la seule à bord et même si cela n'est pas très fréquent, ce n'est pas pour autant exceptionnel. Tu nous apprends que les muscles ne font pas tout, que l'endurance est sans doute plus importante. Certaines femmes sont même skippers et des marins aguerris se battent presque pour embarquer sur leurs bateaux sachant que la cale sera bien remplie au retour. Bref, on comprend que Lili en a bavé davantage comme novice (tout comme Simon, l'étudiant qui embarque pour la première fois), que comme femme. 
Quand même, elle est rude cette première campagne de pêche et moi aussi, j'étais un peu saoule de cette frénésie de travail, abrutie par les cadences que tu m'as imposées, à suivre tes remontées de palangre (maintenant, je sais ce que c'est) et à essayer de comprendre tous les termes techniques que tu as bien consciencieusement employés. Je n'en pouvais plus que tu ramènes le Rebel à quai. Heureusement, tu l'as fait à temps, peut-être que je t'aurais lâché, sinon. Tu ne me crois pas ? Tu as raison. 
J'étais sûre que tu allais nous traîner dans les bars et là, c'est peu dire que j'étais méfiante. Je ne sais pas comment tu t'y es pris, tu as réussi à rendre poétiques ceux qui les fréquentent assidûment sans tomber dans la caricature (je t'accorde une mention spéciale pour Murphy). 
J'ai adoré ta manière de rendre l'ambiance du port, ton répertoire d'odeurs, un peu comme ton répertoire de paumés. 
Quand on a embarqué pour l'ouverture de la pêche au flétan, j'avais progressé avec toi. C'était rude encore mais j'étais prête, j'avais l'impression de maîtriser. Tu m'as à nouveau remuée quand tu as décrit ce que les marins faisaient de ces géants argentés (j'ai failli sauter des lignes, je t'avoue).
Ah, oui, autre perturbation : ton titre. L'as-tu fait exprès ? Parce que pour moi, le grand marin, il n'était pas question que ce soit autre chose que l'élément, l'immensité (sur laquelle ton héroïne n'a jamais le mal de mer, d'ailleurs. Mais comment fait-elle ?) et voilà que se profile un grand marin, du genre humain, plutôt taiseux, alcoolique aussi mais avec tout ça, son côté Homme-Lion (c'est fou les surnoms que tu lui trouves), ses yeux jaunes, séducteur quand même et oui.
Là, j'ai eu l'impression de me faire avoir car le côté roman d'amour, je n'en voulais pas, ça m'ennuie. Pas besoin de mièvrerie dans toute cette eau salée. Bon, je dois dire que tu as globalement su gérer l'affaire, Comme tu as pu le remarquer, je t'aime bien voire beaucoup mais je suis assez directe avec toi et là, je pense que tu as un peu de gras tout de même. Quand tu l'as fait partir à Hawaï, j'étais soulagée, on allait pouvoir revenir à l'essentiel entre Lili et son besoin impérieux d'être "adoptée par un bateau"  (là, je te cite car c'est trop beau).
Maintenant que ni toi, ni moi, ni elle n'étions plus novices, il fallait repartir, non pas à Point Barrow, (j'ai bien cru que tu allais répondre à ses envies de bout du monde) mais juste se relancer pour se faire accepter du grand marin.

Pour lire le billet de Mior avec une très jolie phrase de conclusion, c'est ici.

samedi 9 juillet 2016

Spiridon Superstar de Philippe Jaenada

Que Philippe Jaenada contribue à la collection Incipit, qui se propose de raconter les "grandes premières fois", pourquoi pas après tout ? Mais lorsqu'il choisit le thème des premiers Jeux Olympiques, ça peut surprendre, a priori, pour qui l'a déjà un peu lu. 
Le sport et lui, c'est clair que je n' avais pas spécialement pensé à les associer sauf qu'il y a du héros dans cette affaire ou du anti-héros, du champion malgré lui et là, évidemment, ça colle davantage. 
Plus habitué aux trames contemporaines, notre spécialiste des parenthèses savoureuses a  un peu bossé son sujet mais ne l'avoue qu'à demi-mots (timide, tiens donc ?) : manquerait plus que ça qu'on le prenne au sérieux. 
Qui a-t-il choisi de mettre sur le devant de la scène cette fois ? Un certain Spiridon de Maroussi, petit village à 15 km d'Athènes. Spiridon a été champion olympique du marathon, discipline reine avec le lancer de disque mais si personne ne le connaît (ou l'a oublié), c'est parce que tout cela se passe en 1896, lors des (premiers) Jeux olympiques, en tout cas ceux communément appelés "de l'ère moderne" (je précise que les historiens utilisent le terme "contemporain" pour cette période, faudrait voir à pas nous embrouiller tout de même). 
Après un exposé (documenté l'air de rien) sur les Jeux antiques, l'auteur nous associe à leur rénovation au XIXème siècle, tout en ramenant à sa juste place (importante tout de même) le rôle du baron Pierre de Coubertin (où l'on apprend ou réapprend au passage que l'idée du marathon venait d'un certain Bréal et où l'on nous démontre que la très célèbre citation associée à Coubertin, je vous laisse deviner laquelle, aurait été déformée dans son interprétation...).
Mais revenons à Spiridon. On est loin de l'athlète professionnel, on s'en doute. Spiridon est porteur d'eau. Depuis tout gosse, il court à côté de la charrette de son père, chargée de lourdes jarres remplies d'eau de la source du village, appréciée des Athéniens. Représenter son pays, il s'en passerait bien (et puis, il n'est pas le seul, les marathoniens grecs sont plus d'une dizaine) mais voilà, cette course emblématique est devenue un enjeu national. Alors Spiridon fait de son mieux...
En peu de pages, dans un style qu'on ne présente plus (non, trop facile...), dans un style qui consiste en un savant dosage d'humour et de digressions installant une complicité naturelle avec le lecteur, Jaenada parvient à nous rendre attachant ce champion qui n'avait pas pensé le devenir un jour, témoin d'une proposition nouvelle pour le sport mondial à laquelle les femmes n'avaient cependant pas été conviées (pour cela, il faudra attendre 1900).

Ouest de François Vallejo

Un titre comme un ancrage. C'est sur ces terres de l'Ouest, associées aux guerres civiles de la Révolution que va se dérouler, se figer même, l'ensemble du roman. Sans que l'on sache précisément où dans cet Ouest, plus historique que géographique, l'histoire, tel un huis-clos ne sortira pas (ou seulement par propos rapportés) du domaine des Perrières, propriété de la famille de l'Aubépine. Monsieur de l'Aubépine est un maître que l'on peut qualifier de traditionnel. Royaliste, "tueur de Chouans", il a été de toutes les guerres de l'Ouest. Apprécié de ses gens qui l'estiment sévère mais juste, le vieux noble déconcerte cependant par le traitement particulièrement méprisant qu'il inflige à son fils unique. Pas étonnant donc que celui-ci choisisse l'autre camp, celui des Républicains et qu'une fois devenu maître du château, il s'intéresse de près à son garde-chasse, Lambert dont le père a été un soldat de la Révolution, un "bleu". Sauf que Lambert ne revendique pas spécialement cet héritage et de ce malentendu initial va naître une tension de plus en plus forte que François Vallejo a su parfaitement rendre sur le plan narratif.
Ce n'est pas qu'il refuse d'avoir un maître républicain, Lambert mais les idées nouvelles du baron, personne ne les comprend et puis comment se débarrasser de ses habitudes serviles comme l'y encourage le maître quand on peut être chassé du domaine du jour au lendemain avec femme et enfants ? Chaque jour, il lui faut supporter les nouvelles lubies du baron, s'adapter à son humeur changeante, protéger son épouse Eugénie qui sert au château et surtout Magdeleine, sa fille aux traits délicats. Heureusement, Lambert respire un peu lorsqu'il part chasser avec sa meute, des bêtes puissantes et dociles qui font sa fierté et notamment le Rajah, un molosse, mélange de force et de douceur et dont l'auteur a su faire un véritable personnage.
Et ce siècle qui est tout aussi changeant que la personnalité de Monsieur de l'Aubépine. Avec les événements de 1848, il frétille et le voilà à Paris, prêt à jouer un rôle dans cette nouvelle République. On ne lui donne pas mais c'est égal, il est d'humeur joyeuse et ramène toutes sortes de "créatures" au château. Quand la trahison de "l'usurpateur" intervient en 1852, il n'a de cesse d'entrer en contact avec son principal adversaire, le grand écrivain exilé à Guernesey. Une lubie de trop pour Lambert...
Ouest est un roman troublant. Je n'ai pas été gênée, pour ma part,  par le choix qu'a fait l'auteur pour introduire ses dialogues, cette sorte de position intermédiaire entre la narration et les échanges verbaux. Au contraire, j'ai trouvé cela habile. Tout comme j'ai trouvé intéressant d'évoquer les bouleversements politiques du XIXème siècle et notamment des événements plutôt parisiens depuis un ancrage provincial, un peu comme l'écume lointaine d'un tumulte. Car le vrai trouble n'est pas là, il est dans la tension entre le maître et son garde-chasse, un domestique, au sens étymologique du terme, celui qui est attaché à la domus, la maison parce qu’il y vit, y a sa famille, ses repères et y exerce son savoir-faire, en maître avec ses chiens, parcourant "ses" bois. Lambert n'est pas servile par faiblesse mais par force en quelque sorte. Monsieur de l'Aubépine, quant à lui, n'est pas forcement républicain par conviction mais peut-être par dépit. Décidément, rien n'est lisse, ni évident sur ces terres de l'Ouest.

samedi 7 mai 2016

Monsieur l'écrivain de Joachim Zelter

Pour ma centième chronique, je voulais un livre qui parle des livres ou du processus d'écriture. J'ai donc choisi ce petit ouvrage au titre et à la couverture explicites qui se faisait un peu discret sur un rayonnage bas de ma librairie. Contrairement à mon habitude, je l'ai embarqué sans poser plus de questions car je voulais le découvrir sans aucune influence. Je ne connaissais pas du tout l'auteur.
Je me suis vue mal embarquée dès les premières pages caractérisées par un style répétitif et pesant. Puis j'ai compris (enfin, je pense...) que ceci était en fait voulu par l'auteur afin de servir sa démonstration. Je vais tenter d'expliquer. Un écrivain, reconnu, publié est abordé de manière numérique par un certain Sélim Hacopian qui lui précise, avec une phrase bancale écrite à la troisième personne du singulier, qu'il a écrit un livre. Il propose également de lui envoyer "quelque chose". L'auteur a l'intention de refuser poliment ce genre de sollicitation mais une pièce jointe accompagne le courriel. Il s'agit d'un curriculum vitae dont le côté rocambolesque intrigue le narrateur. Les deux hommes finissent par se rencontrer. Sélim a découvert l'amour des livres en travaillant au nettoyage des rayons à la bibliothèque. Il admire l'écrivain qu'il appelle "Monsieur l'Ecreuvain" car, on l'aura compris, Sélim, né en Ouzbékistan maîtrise encore mal la syntaxe de son pays d'accueil (en l’occurrence, l'Allemagne). Pourtant Sélim veut écrire et même être publié. Dès lors, il n'a de cesse de montrer à l'écrivain ses écrits et de lui demander son aide. A la fois touché par cette volonté naïve et harcelé par son solliciteur qui le retrouve dès qu'il fait un pas en ville (le livre emprunte ici aux codes de l'Absurde), l'écrivain accepte de corriger, amender, réécrire presque entièrement pendant des semaines voire des années (le temps se distend) les pages que produit inlassablement Sélim. Mais le résultat reste selon lui très médiocre. Pourtant, un jour, une maison d'édition de grand renom décide de publier une nouvelle, une histoire de chameaux, que l'écrivain avait jugée insignifiante. Incrédule, il se met alors en retrait mais l'appareil promotionnel de l'éditeur se montre particulièrement efficace et fait de Sélim une nouvelle plume, un nouveau talent, un incontournable.
Ce petit livre, sous-titré "Nouvelle sur la littérature", propose donc une réflexion sur ce qui fait le succès d'un livre où l'auteur, et plus particulièrement son curriculum vitae, prennent parfois toute la place ("Le curriculum est de plus en plus souvent le roman proprement dit, l'auteur est de plus en plus la véritable œuvre d'art. [..] Le factuel prime sur le fictif, le biographique sur l'inventé, la vie sur l'art." Sans être amer (pas d'ironie, par exemple, sur les prétentions de Sélim à écrire ce que j'ai apprécié), il dénonce cependant le caractère artificiel d'une respectabilité qui s'exprime dans la formule "Monsieur l'écrivain", dès lors qu'un éditeur peut décider, sur des critères présentés comme subjectifs, qui le deviendra.

vendredi 6 mai 2016

Meurtre chez Tante Léonie de Estelle Monbrun

On l'aura compris au titre et à la couverture, nous sommes du côté de chez Proust. D'ailleurs l'auteure qui écrit sous un nom de plume en est spécialiste. Ouvrons tout de suite une parenthèse, longue, je m'excuse d'avance, mais nécessaire, histoire de me décomplexer une bonne fois. Je n'ai rien lu de Proust. Voilà, c'est dit. Pourtant, je lis beaucoup ou du moins, disons que je suis dans la moyenne haute. Pourquoi alors ? Est-ce parce que je n'ai pas envie de me coltiner ces fameuses phrases longues ? Pas du tout. Est-ce que c'est parce que cela pourrait paraître désuet ? Au contraire. Bon, alors, quoi ? La vérité, c'est que j'ai la pétoche. Hé oui, j'ai peur de ne pas aimer mais quand je dis pas aimer, j'entends, "complètement", "inconditionnellement". Voilà, je veux le ranger au même titre que mon cher Balzac car je sens qu'il en a l'envergure et ils ne sont pas nombreux pour moi à ce niveau là. Du coup, je ne tente pas. C'est très bête ? Je vous l'accorde.
Je précise donc qu'il m'a certainement manqué des références proustiennes pour saisir toutes les allusions.
L'enquête se déroule en Eure-et-Loir à Illiers-Combray, commune dont l'extension du nom n'est pas due à la géographie mais à la littérature ce que je trouve charmant. Adeline Bertrand-Verdon a été retrouvée assassinée dans le bureau de la maison de Tante Léonie, la fameuse maison qui appartenait à la tante de Marcel Proust (qui s'appelait en fait Elisabeth) et dans laquelle il séjournait souvent enfant, lieu évidemment particulièrement prisé par les aficionados de l'écrivain.
Mandaté par sa soeur pour assister au colloque organisé par Madame Bertrand-Verdon, présidente de la Proust Assoiciation, le commissaire Jean-pierre Foucheroux se retrouve tout naturellement chargé de l'enquête. Entre une assistante un peu falote mais dissimulatrice, des universitaires méprisants et arrivistes (j'ai un peu pensé à Un tout petit monde de David Lodge), un vicomte suranné, le commissaire doit comprendre les ressorts personnels de chacun avec en filigrane l'espèce de frénésie incontrôlable qui entoure l'oeuvre de Proust (l'auteure s'en amuse d'ailleurs en faisant resurgir des cahiers que l'on croyait perdus).
Les amateurs du genre policier resteront peut-être un peu sur leur faim car l'intrigue n'est pas extrêmement complexe mais elle est cependant crédible et le livre est très bien écrit.Un bon moment de lecture, comme on dit, et qui aura eu le mérite de me faire approcher, certes par la périphérie, l’œuvre proustienne.

dimanche 1 mai 2016

Maman, je t'adore de William Saroyan

Oui, en effet, je l'adore.
Après Papa, tu es fou, j'avais très envie de retrouver ce ton incomparable de l'enfance que William Saroyan sait donner à ses romans. C'est chose faite avec Maman, je t'adore, une maman toujours nommée Mama Girl par sa petite fille de 9 ans, la narratrice, elle-même appelée de toutes sortes de façon tendre par sa mère sans que l'on apprenne jamais son prénom.
Nous sommes en 1956 aux Etats-Unis. Mama Girl et papa boy sont divorcés et depuis, Mama Girl est un peu paumée. 
Quoi que...elle sait quand même, à 33 ans, qu'il est temps pour elle de saisir sa chance à New York si elle veut percer dans une carrière de comédienne. Une baby-sitter qui n'arrive pas et voilà sa "grenouille" embarquée avec elle depuis la Californie jusqu'à la 5ème Avenue, adresse prestigieuse mais qui cache en fait une minuscule chambre de l'hôtel Pierre. La Grenouille croasse tellement bien que c'est finalement à elle qu'on propose un rôle dans une pièce inédite. Mama Girl est perplexe. Elle sent bien que sa petite fille pourrait accepter de jouer, rien que pour qu'elle obtienne aussi sa chance. Même si elle a l'air parfois d'une mère enfant, même si elle paraît préoccupée d'elle-même ou de sa carrière, elle n'est pas égoïste au point d'imposer ça à sa fille car toujours, l'amour maternel lui indique la bonne décision et c'est ce qui est particulièrement touchant dans ce livre. 
Le projet est retenu et Mama Girl obtient finalement un rôle important. Rien n'est facile, il faut améliorer le texte, tout créer et surtout convaincre les commanditaires d'apporter leur financement. 
Avec ce livre, on est aussi au cœur de la genèse d'une pièce de théâtre, l'enthousiasme, les heures de travail pour défendre au mieux son rôle, l'attente tendue de la critique.
Entre deux répétitions, mère et fille s'accordent quelques promenades dans New York et c'est avec beaucoup de sensibilité que William Saroyan a su rendre l'ambiance de certains lieux, Coney Island, par exemple.
Pour le lecteur qui aurait lu Papa, tu es fou,  je précise qu'il ne faut pas s'attendre tout à fait à la même épure et cette histoire-ci paraîtra peut-être un petit peu moins exclusivement poétique ce qui ne lui enlève pas sa valeur. Davantage de personnages secondaires interviennent et le projet autour de la pièce de théâtre densifie le roman. Pour autant, il reste la charmante fraîcheur des dialogues entre cette jeune maman et sa petite fille. Du haut de ses 9 ans, elle ne propose pas de réponses savantes. Willima Saroyan n'a pas cherché à faire d'elle une mini-adulte pour la rendre plus intéressante mais il a su rendre avec finesse cet amour inconditionnel qu'elle voue à sa mère.
Quant à la maman, on voit bien qu'elle fait du mieux qu'elle peut. Parfois, elle se trompe, doute trop et s'en veut de ne pas avoir été à la hauteur,  en se rappelant à quel point on ne pardonne pas grand chose à une femme divorcée avec enfant dans les années 50...

samedi 16 avril 2016

Popa singer de René Depestre

Si vous avez prononcé le titre avec l'idée d'un  Popa "chanteur", recommencez avec le nom d'une célèbre machine à coudre et vous serez dans le vrai. 
Célèbre et volumineuse la machine, ce qui nécessite bien un peu d'aide pour la ramener depuis la boutique et de fait, favorise le tête-à-tête...C'est ainsi que les parents de Richard Denizan se sont rencontrés, un jour de 1923 à Jacmel, en Haïti. 
Richard Denizan n'est autre que René Depestre qui raconte ici l'histoire de sa famille en donnant une place centrale à sa mère, Dianira Fontoriol dite Popa, Popa Singer (maintenant, on sait pourquoi) ou encore Popa Singer von Hofmannsthal (et là, on a quand même plus de difficultés pour faire le lien avec le poète autrichien mais les identités, surtout usurpées, traversent parfois l'Atlantique). 
J'ai cru que j'allais passer à côté de ce livre car je sentais qu'il me manquait des références culturelles et historiques haïtiennes pour bien l'appréhender. Après quelques rapides lectures annexes, j'ai pu davantage entrer dans l'histoire qui se déroule au cours de l'année 1958 lorsque François Duvalier, plus connu sous le nom de Papa Doc installe sa dictature. 
A noter, l'auteur a pris soin d'ajouter un "mode d'emploi" afin que le lecteur néophyte saisisse quelques références notamment sur l'état de possession dans lequel Popa entre par le biais de sa machine à coudre qui est habitée d'un loa, un esprit mythique, celui du commerçant ayant usurpé le nom du poète autrichien, un esprit qui vient la "chevaucher". Des notes de bas de page, au fil de la lecture aident aussi à comprendre certains éléments de la tradition vaudoue.
Lorsque Richard Denizan rentre dans son île natale fin 1957, après un séjour de plus de dix ans à l'étranger, il est immanquablement convoqué au Palais Présidentiel. Doc Duvalier souhaite "bavarder librement avec le poète-héros des événements épiques de 1946" et surtout savoir si celui-ci pourra s'investir dans un ministère à ses côtés.
Le poète qui décline l'offre est aussitôt surveillé de près ainsi que toute sa famille. Nous sommes alors dans le contexte de la Guerre froide et tout rapprochement réel ou supposé avec le communisme est suspect (Depestre a été militant communiste dès 1946). Lorsque la menace des Tontons Macoutes se fait plus précise, les membres de la famille Denizan vont devoir prendre des décisions. 
Popa Singer est un livre à l'écriture feu d'artifices, étincelante, foisonnante, "rhizomatique". Elle chatoie, séduit et émerveille,  convoque des bestiaires et des univers mystiques pour créer une langue unique, toujours plus créative, passant du burlesque à la poésie avec un vocabulaire qui fait sans cesse le grand écart.
N'allez pas croire cependant qu'il ne s'agisse que d'une écriture virevoltante et virtuose. René Depestre ne donne pas qu'à voir, il donne aussi à réfléchir et à penser.  A travers l'utopie de mam Diani, mam Popa, présentée de manière certes un peu fantaisiste, c'est rien de moins qu'un projet universel qui est proposé, une humanité réconciliée.



vendredi 15 avril 2016

Mes dix règles d'écriture de Elmore Léonard

Je ne connaissais pas Elmore Léonard jusqu'à la rencontre en librairie avec l'auteure Dominique Sylvain qui lui voue une grande admiration et le reconnaît comme l'un de ses professeurs. J'aime quand ma librairie rend possible cet état de sérendipité. 
Elmore Léonard est un auteur américain, plutôt prolifique mais dont la reconnaissance a été tardive. Son nom reste associé à l'univers du western et du roman policier. 
Je suis sortie de la librairie avec cet exemplaire (hors commerce) où, on l'aura compris, l'auteur donne quelques conseils en matière d'écriture. Ce sont plutôt des prescriptions en creux c'est-à-dire des choses à éviter, des pièges dans lesquels il ne faut pas tomber. Le tout est proposé sur un mode humoristique que renforcent encore les excellentes illustrations de Joe Ciardello. 
Que retenir de ce petit livre/essai ? Pour Elmore Léonard, l'auteur doit se faire discret, invisible même. Il doit chercher à montrer ce qui se passe plutôt que de le raconter. Même dans les dialogues, dont on pourrait croire qu'ils appartiennent seulement aux personnages, l'auteur doit faire attention à ne pas être intrusif, à ne pas "mettre son grain de sel". Aussi, recommande-t-il le "dit-il" pour accompagner les dialogues et rien d'autre. 
Cette neutralité qui, à d'aucuns, pourrait paraître un peu plate relève, me semble-t-il, d'une grande humilité. Rien ne doit détourner de l'histoire, même pas l'écriture.
Comme Elmore Léonard a parfaitement conscience que l'auteur peut parfois éprouver le besoin de se montrer davantage (il emploie le terme "s'exhiber", c'est dire ce qu'il en pense), il autorise une sorte de chapitre "bric-à-brac", qui n'est pas essentiel pour l'histoire, mais à la condition que le titre soit suffisamment explicite pour que le lecteur ait envie de le passer si l'envie lui prenait. Il part d'ailleurs du principe que le lecteur ne lira pas tout.
Sans avoir l'air de se prendre au sérieux, j'ai trouvé qu'Elmore Léonard faisait passer des idées assez pertinentes qu'il résume avec l'efficace: "Si ça a l'air écrit, je réécris".
Après, il est certain qu'on peut aimer aussi des livres très écrits où l'écriture semble prendre le pas sur l'histoire.
L'autre intérêt de ce livre (qui est suivi, précisons-le, d'un catalogue raisonné de l'éditeur) tient aussi dans le fait qu'il propose de nombreuses références littéraires. Outre les incontournables Hemingway et Steinbeck, sont évoqués Annie Proulx, Margaret Atwood, Tom Wolfe, Jim Harrison (disparu il y a peu) et Joseph Conrad. De quoi prolonger la sérendipité...

jeudi 14 avril 2016

Le voyage de M. de Balzac à Turin de Max Genève

Si comme moi, vous devez à Balzac vos premiers émois littéraires et que vous lui vouez une admiration indéfectible qui ne souffre aucune exégèse littéraire ayant l'ambition de le comparer à tel ou tel de ses contemporains (pour certains, tout aussi remarquables), ce livre n'aura pas manqué d'attirer votre attention et sans doute votre bienveillance. 
J'avais donc un a priori très favorable en abordant cette lecture et une rieuse envie (j'avais écrit "furieuse" mais un clavier facétieux a eu envie d'afficher "rieuse" alors, laissons !) de monter dans la calèche en compagnie de M. de Balzac. Ah, certes, il a déjà de la compagnie, féminine bien que déguisée en homme (Georges Sand a fait des émules),  en la personne de Madame Marbouty, une femme de lettres qui écrivit sous le pseudonyme de Claire Brunne comme nous le précise la postface.
Mais pour l'heure, en 1836 donc, c'est sous le prénom "Marcel" et façon page ou secrétaire, que Caroline Marbouty voyage vers Turin en compagnie de l'écrivain, subterfuge qui ne trompe guère mais qui a été choisi non pas tant pour ménager son époux qui l'a abandonnée que pour esquiver la jalousie de la comtesse Hanska dont Balzac est tombé amoureux malgré l'inaccessibilité matrimoniale et géographique de cette dernière.
Les amours de Balzac sont compliquées (à ce moment là, pas moins de quatre femmes gravitent dans ses pensées ou dans ses bras) ; ses finances sont au plus bas après la faillite de La Chronique de Paris, une revue royaliste qui devait servir ses ambitions politiques.  Quant à la réception de son dernier roman, Le lys dans la vallée, la critique procède surtout du règlement de comptes de la part de lettrés que Balzac a agacés ou vexés. C'est donc avec soulagement qu'il accepte la proposition de son ami, le duc Guidoboni-Visconti qui le mandate (avec les subsides nécessaires) pour gérer une affaire d'héritage à Turin. Après tout, n'a-t-il pas été "saute-ruisseau" puis clerc de notaire  dans sa jeunesse ?
Après plusieurs jours dans l'espace confiné de la calèche créant une promiscuité que Balzac échoue à pousser à son avantage, les deux voyageurs, accueillis dans le luxe de l'hôtel Europa sont bientôt sollicités par l'aristocratie locale. Les voici invités dans des soirées mondaines où Balzac se distingue par son aisance naturelle, une sorte d'habitus qui surprend et séduit quelque peu Caroline/Marcel.
J'ai trouvé que Max Genève avait su, par le ton de son écriture, restituer cette ambiance tournée à la fois vers les arts et la culture mais aussi empesée par les usages en vigueur dans les sociétés aristocratiques du XIXème siècle. Le contexte historique est présent, tel un substrat mais sans jamais prendre le pas sur le propos de l'histoire. Cet arrière-plan contextuel ne se limite pas à l'évocation des tensions géopolitiques autour de la Maison de Savoie. Il invite aussi à découvrir, au gré des pérégrinations  de Balzac dans la ville ou des invitations auxquelles il répond, quelques-uns des sujets d'intérêt de l'époque comme par exemple, l'engouement pour l'Egypte ancienne ou bien encore la botanique qui tend à se transformer en véritable science. 
Il ne se passe pas forcément grand chose au cours de ce voyage à Turin mais je ne m'attendais pas non plus à des péripéties débridées dans ce qui reste un épisode plaisant mais ponctuel de la vie de Balzac. 
La qualité de l'écriture et surtout son harmonie avec le propos, l'originalité de l'approche de cet immense écrivain, la toile de fond XIXème, à la trame politique et sociale sont autant de raisons pour monter dans la calèche mais peut-être, ne suis-je pas tout à fait objective à propos de la compagnie que vous y trouverez, 

mardi 12 avril 2016

Passage du désir de Dominique Sylvain

Un puzzle de 5000 pièces, c'est vrai que ça occupe surtout lorsqu'il s'agit du plafond de la chapelle Sixtine. L'ex-commissaire Lola Jost était bien résolue à y consacrer son temps désormais libre. Mais c'était sans compter sur les sollicitations du lieutenant Barthélemy, nostalgique de sa "patronne", et d'une étonnante voisine, au nom improbable d'Ingrid Diesel, une athlétique masseuse américaine qui va s'avérer une précieuse équipière dans cette enquête menée avec l'énergie qui caractérise l'ex-flic dont le physique évoque pourtant celui d'une dame patronnesse. Passage du désir est le livre inaugural de la série Ingrid et Lola qui en compte six. En réunissant ces deux enquêtrices, l'une  chevronnée, l'autre débutante, l'auteure a formé un duo détonant avec des dialogues que j'ai trouvé souvent réussis (et pourtant, en général, ça me lasse vite). L'alternance de citations d'auteurs (Lola a enseigné les Lettres) et d'exclamations ou d'interrogations dans un américain parfois peu châtié mais efficace produit une sorte de contrepoint à la tension propre au genre policier. L'enquête est bien menée, elle est crédible dans sa construction mais elle ne prend pas toute la place. J'ai trouvé que les personnages (pourtant nombreux) étaient tous travaillés à la fois dans leur psychologie et leurs univers respectifs, particulièrement variés (cela va, entre autres, de la technique du massage, en passant par le reportage de guerre, le strip-tease, la BD spécialisée et le cinéma gore). Cette lecture que j'ai appréciée car elle ne se cantonnait pas à une intrigue policière m'a permis de découvrir l'auteure Dominique Sylvain et m'a confirmée dans l'idée qu'un libraire qui vous connait bien doit savoir vous proposer des pistes inhabituelles.

mardi 5 avril 2016

L'étourdissement de Joël Egloff

On ne peut pas dire que les touristes s'y bousculent, à vrai dire, on n'en trouve pas dans ce pays mais si l'envie venait au syndicat d'initiative de proposer un parcours découverte pour attirer le chaland, il est certain que celui-ci serait assez atypique. La station d'épuration fait office de station balnéaire et la décharge de parc de loisirs, aucun risque d'attraper un coup de soleil puisque le ciel est gris en permanence, parfois voilé de quelques fumées toxiques.
Pour la carte postale, c'est pas gagné...
Dès les premières lignes, on saisit toute la singularité du propos.  L'auteur ne donne aucun repère, ni géographique, ni temporel pas plus qu'il ne nomme son narrateur. On comprend que c'est un gars bien ordinaire, obligé de vivre dans ce pays malsain et pollué et qui s'en accommode tant bien que mal. Il n'est pas du genre rebelle ou téméraire et chez lui, les intentions restent souvent ce qu'elles sont mais pour autant, il n'est pas lâche non plus, capable d'attention et de solidarité vis-à-vis des autres dans ce monde sans confort, sans tendresse et sans joie. Il semble coincé dans une situation intermédiaire, coincé dans ce pays que d'aucuns voudraient fuir mais dans lequel il a ses attaches, des souvenirs d'enfance heureux même à la décharge, sa grand-mère peu amène mais sa grand-mère tout de même, son copain de travail encore plus solitaire que lui,  ses virées dans la "nature" à la recherche de "trésors".
Personnellement, j'ai un faible pour les personnages intermédiaires car ils me semblent souvent bien plus intéressants à découvrir sous leurs facettes en demi-teintes. On s'y attache à ce personnage sans nom et même si on ne le sent pas complètement désespéré,  on aimerait l'aider à avoir un autre horizon que son travail à l'abattoir qui l'étourdit de fatigue, fatigue à laquelle s'ajoute le harcèlement d'un chefaillon désaxé. 
La grande réussite de ce livre réside dans le ton de l'écriture. L'auteur a réussi un subtil mélange de douceur, de poésie et d'humour sur une trame qui emprunte des caractéristiques au style absurde. L'ensemble fonctionne et loin de donner un livre déprimant, c'est bien l'humain dans ce qu'il a d’ordinaire et de sensible, de drôle aussi qui émerge et domine dans toute cette grisaille. 

L'autre Joseph de Kéthévane Davrichewy

Un titre intrigant avec un bandeau qui en accentue l'effet, un contexte historique prégnant, un livre qui avait l'art de se faire remarquer sur son présentoir de librairie, autant d'appâts pour que je le choisisse et pourtant je suis passée à côté de cette lecture.  L'auteure qui relate l'histoire de son arrière grand-père, Joseph Davrichewy, a adopté une posture factuelle et distante. Le personnage n'est sans doute pas simple à appréhender. Né en Géorgie, à Gori, à la fin du XIXème siècle, il évolue dans l'environnement proche d'un autre Joseph, ayant pour nom Djougachvili, autrement dit, Staline mais que l'on surnomme dans son jeune âge "Sosso". Les deux enfants sont rivaux d'autant plus que Joseph accepte mal l'intérêt tout particulier que son père Damiané, préfet de Gori, accorde à Sosso. La ressemblance entre les deux Joseph alimente les rumeurs. N'auraient-ils pas le même père ?
 Aux bagarres de l'enfance succède une forme de concurrence entre les deux jeunes hommes gagnés par le sentiment révolutionnaire.Ils rêvent d'une Géorgie indépendante, libérée du joug tsariste et de la russification forcée. La révolte couve dans les rues de Tiflis où Joseph étudie en compagnie d'un certain Lev Rosenfeld, le futur Kamenev.
Inquiet car il le sait repéré par la police du tsar, Damiané expédie son fils à Paris. Dans le quartier latin, Joseph retrouve alors une communauté d'étudiants russes, militants marxistes pour certains ainsi que des réfugiés politiques, une diaspora à laquelle en succèdera une autre, après 1917. S'il fréquente ces milieux révolutionnaires, Joseph reste cependant assez confus sur ses motivations intimes. N'est-il pas porté par une tendance plutôt que véritablement convaincu ? Que vaut son engagement en comparaison de celui de Sosso qui se fait appeler désormais Koba, dont la réputation est grandissante après son évasion de Sibérie ? La révolution de 1905 donne l'occasion aux deux hommes de se réunir autour d'un même combat sans que la méfiance entre eux ne s’estompe.
L'auteure nous fournit des éléments précis sur cette révolution somme toute assez méconnue. Elle ne nous parlera pas de l'autre, celle de 17 car son arrière-grand-père n'y a pas participé. Traqué, désabusé (c'est ce que je pense avoir compris), il s'exile définitivement pour la France. 

Ce livre est bien documenté, précis, honnête mais il m'a tenue à distance et même m'a parfois ennuyée, justement en raison de ce côté informatif. Pour faire simple, j'attendais sans doute plus de romanesque (et moins de faits) mais l'auteure pouvait-elle se permettre une autre voie étant donné les balises imposantes que représente de part et d'autre l'ancrage à la fois historique et familial ?
J'ai cependant apprécié les passages où l'auteure analyse ce que cet arrière-grand-père mythique représente pour sa descendance. Dans ces aspects plus intimes, l'émotion se libère et là, j'ai eu la sensation de lire un roman. 


Mes impressions rejoignent celles de Delphine-Olympe dont je vous conseille la lecture du billet

samedi 20 février 2016

Envoyée spéciale de Jean Echénoz

Lorsqu'on rédige une critique, il est important, me semble-t-il, d'être honnête sur sa posture de lecteur/lectrice et de ne pas oublier voire renier le critère qui a prévalu au choix du livre, si tant est que ce critère en soit bien un et ne relève pas de l'air du temps, l'humeur du jour ou du clin d’œil que vous aura adressé une couverture chatoyante ou un titre énigmatique, bref tout ce qui rend jubilatoire le fait d'entrer dans une librairie sans trop savoir ce que l'on vient y chercher. 
Je sais exactement pour quelle raison j'ai choisi ce livre. Pour l'auteur, son style, sa flamboyance, sa virtuosité. J'ai été hameçonnée par la lecture d'un seul des ses ouvrages, Caprice de la reine, un recueil de nouvelles. Loin de penser qu'il s'agisse d'un art mineur, je considère qu'écrire des textes courts requiert un talent peut-être plus grand encore que pour écrire de manière plus développée, le lien avec l'intrigue, l'empathie avec les personnages pouvant alors supporter quelques bémols, excusables sur la longueur (pas trop tout de même). 
Les Editions de Minuit savent qu'elles "tiennent" avec Echenoz, une valeur sûre en matière de style et ont d'ailleurs agrémenté le livre d'un bandeau bleu où apparaît le seul nom de l'auteur au cas où, sur la couverture assez sobre qui caractérise cette maison, celui-ci serait passé inaperçu (mais passons, ne soyons pas mesquine, le bandeau fait office de marque page, ni vexée d'être à ce point une cible "commerciale").
J'ai donc choisi ce livre pour la promesse du style de son auteur et le contrat de confiance (sans vouloir parler comme un SAV) a été parfaitement tenu. D'où me vient alors l'envie de poursuivre avec un "mais" ?
Est-ce à dire que la qualité de l'écriture sur plus de 300 pages n'est peut-être pas complètement suffisante ? La parodie (précisons qu'il s'agit d'une parodie de roman d'espionnage dont je ne dirai quasiment rien, le spoil ruinant ici tout particulièrement l'intérêt de l'intrigue)  la parodie donc, peut-elle tenir la distance une fois que l'auteur a livré au lecteur tous ses codes ? Force est de constater que j'ai commencé à m’ennuyer aux environs de la page 200. Revenons d'abord à ce qui ne m'a pas ennuyée, bien au contraire : un vocabulaire pertinent, des phrases qui, même lorsqu'elles sont descriptives, sont virevoltantes, des digressions fabuleuses, des personnages assez loufoques dont l'auteur ne dévoile que partiellement l'identité permettant ainsi au lecteur de déduire progressivement les rôles respectifs des protagonistes. Tout ceci est parfaitement maîtrisé.
Cependant, avançant dans la lecture, j'ai commencé à me lasser de jouer aux devinettes avec les personnages, nombreux, très nombreux. Le côté vraiment improbable de la dernière partie de l'intrigue m'a tenue à distance (oui, je sais, c'est une parodie) même si l'auteur anticipe ce côté un peu barré en adoptant dès le début un ton semi-ironique avec son histoire et ses personnages. Voilà pour le "mais". Maintenant, je vais placer un "cependant" pour contrebalancer le "mais". Autant prévenir, si vous vouliez une impression de lecture, entière, tranchée comme on dit, ce n'est pas trop ma marque de fabrique, je prends en effet souvent la liberté de mettre des nuances et des parenthèses.
Cependant, ce qui est particulièrement réussi dans ce livre, c'est que l'auteur joue avec notre complicité et nous invite dans les coulisses du livre. Il nous explique, par exemple, pourquoi il est judicieux qu'un personnage parlant coréen ait fait des études en Suisse ce qui lui permet aussi de maîtriser le français et donc à l'auteur de se passer des interprètes, "personnages secondaires encombrants dont nous ne saurions que faire ensuite". Il explique quel prolongement formidable il aurait pu donner à cette affaire d'espionnage si elle n'avait pas tourné au fiasco.
On l'aura compris, l'auteur s'amuse et, en nous dévoilant le making-of du livre, a la générosité de nous y associer pleinement. Cette parodie ne se limite pas qu'au contenu (le propos) mais joue aussi de son contenant, le processus d'écriture ou l'écrivain lui-même, principe de quasi auto-dérision qui fait du bien alors même que d'autres proposent sans complexe et jusqu'à l’écœurement du lecteur, l'auto-fiction.