jeudi 27 juillet 2017

Née contente à Oraibi de Bérengère Cournut

C'est parce qu'elle a ri aux éclats face au soleil levant lorsqu'elle lui fut présentée, vingt jours après sa naissance, qu'on l'a appelée Tayatitaawa. Celle-qui-salue-le-Soleil-en-riant est une indienne Hopi. Née à Oraibi il y a environ un siècle, elle appartient au joyeux clan du Papillon. Sur les plateaux arides de l'Arizona, le labeur est rude. Bien des efforts sont nécessaires pour cultiver les différentes variétés de maïs, base principale de l'alimentation. Les travaux agricoles qui rythment l'année sont précédés de longues périodes rituelles préparées au sein des kivas. Le père de Tayatitaawa, originaire du clan de l'Ours est particulièrement chargé de l'une des cérémonies qui a lieu au cœur de l'hiver. Elle requiert calme et gravité et s'accorde à son caractère taiseux et austère. Bien qu'elle n'y ait pas été initiée et qu'elle n'en ait pas la responsabilité, Tayatitaawa, par respect et amour de son père, s'évertue elle-aussi, durant cette période à adopter une attitude calme et grave.
Vous l'aurez compris, avec Née contente à Oraibi, Bérangère Cournut nous propose de découvrir la culture et les croyances des Hopis. Elle le fait avec une écriture douce et respectueuse. Ce très beau texte dont on devine tout le travail de documentation sans que cela ne soit pesant n'oublie pas de ménager une histoire intime. Au sein du clan, avec ses rites et ses croyances, c'est bien l'histoire de Tayatitaawa que nous suivons. Une alternance réussie entre des thèmes universels et un itinéraire personnel, entre la communauté et l'individu qui fait de cet ouvrage, un texte talentueux. 
Un très beau "cahier de photographies" prises vers 1900 complète l'ouvrage.


lundi 24 juillet 2017

Le tour du monde du roi Zibeline de Jean-Christophe Rufin

Ah, le beau roman que voilà ! Récit d'aventures, roman au substrat historique, roman initiatique et choral, histoire d'amour, c'est tout ça que Jean-Christophe Rufin nous propose en suivant la circumnavigation du roi Zibeline qui n'est autre que le comte Auguste Benjowski. Difficile de résumer le parcours haut en couleurs de ce célèbre aventurier du XVIIIème siècle dont les mémoires ont servi de base au travail de l'auteur. Il part d'un domaine de Hongrie, guerroie en Europe centrale, s'enlise dans l'exil aux confins de la Sibérie, plus précisément au Kamtchatka, rencontre la fille du gouverneur, Aphanasie (quel prénom !),  pour se poursuivre à la faveur d'une évasion risquée par un périple maritime dans le Pacifique Nord (après Béring mais avant La Pérouse) et l'Océan indien. Fort de nouvelles connaissances géographiques et cartographiques, il tente de négocier ses précieuses découvertes auprès de la France. L'époque donne alors la part belle aux explorateurs afin d'ouvrir de nouvelles voies commerciales dans une logique déjà bien installée de concurrence entre les puissances. Notre aventurier obtient finalement assez laborieusement (on se méfie de ses ambitions) la possibilité de s'établir à Madagascar et y fonde un royaume sur les principes éclairés de la philosophie des Lumières. C'est évidemment la version romancée que nous propose Jean-Christophe Rufin, présentant son personnage sous un jour favorable, l'Histoire ayant retenu, quant à elle, une vision plus controversée. 
En plus du palpitant récit d'aventures, j'ai beaucoup aimé la symbiose entre l'écriture et le propos. En effet, l'auteur qui fait parler tour à tour ses personnages, Auguste et Aphanasie, tous deux imprégnés des idées des philosophes a réussi à restituer le phrasé et l'esprit d'une époque. Mieux encore, il parvient à nous proposer une variante masculine et une variante féminine. Mention spéciale d'ailleurs pour cette dernière, dont l'écriture tout en finesse psychologique permet l'expression d'une vision somme toute moderne de l'amour et du couple. Aphanasie entend être la compagne, l'aimée, qui prend part aux décisions mais jamais n'aliène la liberté de l'autre. Le rôle rassurant et conventionnel de l'épouse ne l'intéresse guère s'il doit s'exercer au détriment de l'équilibre de cette relation. Je ne sais si les femmes du XVIIIème siècle pouvaient réellement se permettre ce genre de libertés mais il est cependant intéressant d'imaginer leurs espoirs et ambitions. A chacun ses conquêtes...

samedi 22 juillet 2017

J'enquête de Joël Egloff

Il n'a rien du privé qui remonte son col de pardessus, le chapeau enfoncé sur la tête afin de ne pas être vu (je pourrais ajouter, la clope au coin du bec, mais c'est bon, je pense qu'on aura compris à quel cliché je veux en venir). Non, rien de tout cela. Il a froid aux mains et aux oreilles car il a oublié gants et bonnet dans le train, il a mal aux pieds car, en deux phrases, la vendeuse l'a persuadé d'acheter une paire de bottines qui ne lui allait pourtant pas. Il est distrait et faible, du genre à s'excuser de demander pardon. Difficile dans ces conditions de réussir sa reconversion en détective et de mener une enquête qui plus est, insolite, découvrir qui a bien pu voler, dans la crèche de cette petite ville provinciale, la statue représentant l'Enfant Jésus.
Pourtant, en apprenti détective, il s'applique, prend des notes dans son carnet, les relit le soir, pose discrètement ses questions tout en s’obstinant sur une petite bouloche de laine, son unique indice. Il s'applique jusqu'à l'absurde car c'est bien vers ce ressort littéraire et non vers une véritable enquête policière que nous conduit l'auteur. 
Son personnage, dont on ne saura jamais le nom, attendrit tout autant qu'il agace. On le sent juste terriblement humain. Il a peur de contrarier, de faire de la peine, de gêner (ça peut parler ce genre de situations...), il est rattrapé par ses préoccupations domestiques et conjugales (même chose..), il se rassure par quelques petites réussites, feignant d'oublier la liste de ses déconvenues. 
Du compromis entre une part réaliste, j'ai presque envie de dire hyper-réaliste  qui se satisfait de  projets modestes (se trouver un restaurant, une paire de chaussures adaptée à la neige) et une part fictionnée voire fantasmée (privé, enquête, détective...), Joël Egloff fait naître un absurde tout juste décalé et c'est justement ce léger décalage que j'ai apprécié car il n'est pas si facile que cela à obtenir. Il en découle une forme de familiarité dont on peut cependant se distancier pour mieux en sourire.

dimanche 9 avril 2017

Un été à quatre mains de Gaëlle Josse


87 pages de délicatesse et de tendresse sans mièvrerie aucune. J'aime quand la plume d'un auteur entoure de son affection un personnage. Dans un "Avant-lire", Gaëlle Josse nous confie à quel point la musique de Schubert l'accompagne et la touche depuis longtemps. "Schubert parle au cœur, en accompagnant les plus ténus, les plus impalpables de nos états émotionnels intérieurs, sa musique nous atteint avec une désarmante simplicité, comme la main d'un ami posée sur notre épaule". C'est donc en amie qu'elle lui rend hommage dans ce court roman qui, prévient-elle, n'est pas oeuvre de biographe, ni de musicologue. 
Elle ancre cependant son récit dans des éléments biographiques avérés, celui du deuxième séjour que fit Schubert au cours de l'été 1824, dans la propriété hongroise de la riche famille Esterhazy, à Zseliz. Engagé comme six ans auparavant en tant que maître de musique pour les deux jeunes filles de la maison, le compositeur n'est pas spécialement à son aise dans ce milieu fortuné où il lui faut soigner son apparence et ses manières. Mais lui qui est constamment sans le sou a été pressé par ses amis de Vienne d'accepter ce poste, bien rémunéré et reposant pour sa santé précaire. Il s'est laissé convaincre, persuadé que cet emploi de répétiteur, même associé à l'obligation de créer quelques compositions plaisantes pour les jeunes comtesses lui laissera le loisir d'être inspiré pour des œuvres de plus grande envergure. C'est avec une grande tendresse que Gaëlle Josse nous dépeint ce compositeur au génie précoce, mal payé de retour dans cette Vienne mélomane où la concurrence est rude. A 27 ans, il a  acquis une certaine notoriété mais ne parvient pas à accéder à la gloire. Malgré le soutien du plus célèbre baryton de l'époque, il est trop timide et ne sait ni flatter ni séduire dans les salons. Courtaud et maladroit, pas franchement beau, il n'aime rien tant que composer librement dans une petite chambre pour jouer ensuite ses compositions devant ses amis réunis dans l'ambiance chaleureuse d'un café viennois. C'est un homme déjà fort mélancolique, marqué par les années austères de l'internat, par des échecs sentimentaux qui découvre en la personne de sa jeune élève, Caroline Esterhazy, moins brillante que sa sœur aînée,  non pas une fiancée éventuelle_leurs conditions sociales sont trop différentes_ mais une semblable de cœur et de tempérament. Composer des œuvres à quatre mains et susciter ainsi le trouble de quelques frôlements, voici tout ce que le jeune compositeur peut s'autoriser, mais peut-être est-ce déjà trop demandé...
L'écriture sensible et visuelle de Gaëlle Josse permet à l'imagination de se projeter en compagnie de Caroline et Franz dans le salon cossu du château de Zseliz. On se sent un peu comme un ami qui les observerait, attendri par cette romance et cette complicité musicale. On ne sait si l’inclination du compositeur pour la jeune comtesse a été réciproque. Gaëlle Josse dont l'écriture est tout en délicatesse  ne nous imposera rien mais nous laissera le choix de l'interprétation...

samedi 8 avril 2017

Meurtre chez Colette de Estelle Monbrun et Anaïs Coste

Associer l'univers d'un écrivain, ses lieux familiers, à une trame policière est une bonne idée, à la condition cependant que la liaison se fasse, que l'émulsion prenne. Autant j'avais trouvé que l'ensemble fonctionnait dans Meurtre chez Tante Léonie, consacré à l'univers proustien, autant je n'ai pas vraiment été convaincue par cet ouvrage. Les deux histoires m'ont semblé juxtaposées et non entremêlées. L'enquête policière peine à instiller son suspense (trop d'indices au début, pas assez ensuite). L'intérêt du livre est cependant relevé par plusieurs passages assez travaillés sur le plan de l'écriture, notamment des descriptions assez fines de paysages. On trouvera aussi des allusions aux thèmes abordés dans les livres de Colette (que je n'ai pas toutes perçues faute d'avoir lu cette auteure) et une sorte de mini pastiche à la David Lodge du microcosme universitaire. 

Les jours de mon abandon de Elena Ferrante

C'est peu dire qu'Elena Ferrante sait travailler la psychologie de ses personnages. Dans Les jours de mon abandon, elle réussit, sur ce seul matériau et en se centrant presque exclusivement sur un personnage, à tenir son roman. Le thème est facile à résumer. Olga, bourgeoise bon teint, mariée depuis 15 ans à un ingénieur, qui doucettement l'a amenée à renoncer à toute prétention professionnelle, est quittée par ce dernier du jour au lendemain alors que leur couple n'avait donné, apparemment, aucun signe de difficultés conjugales majeures. Elle se retrouve donc seule avec ses deux enfants dans son grand appartement turinois à assumer le quotidien sans plus d'explications sur les raisons de son abandon. Du genre raisonnable, elle  contrôle la situation pensant celle-ci provisoire. Mais elle  perdure et le mari, souvent retenu pour des voyages professionnels, fait en sorte d'être injoignable.
L'un des intérêts principaux de ce livre, selon moi, est de voir comment l'auteure construit progressivement le changement de personnalité de son personnage principal. Le côté posé d'Olga (et ce trait de caractère est particulièrement voulu chez elle, par opposition aux débordements de son enfance napolitaine) va laisser place à un langage parfois obscène, de l'agressivité, des débordements de tout genre, une forme d’obsession. Tout ceci culmine dans une scène longuement travaillée où Olga semble ne plus être elle-même alors que l'urgence de la situation (enfant fiévreux, chien très mal en point et porte qui refuse de s'ouvrir) requiert d'elle vigilance et acuité.
C'est vrai que j'ai davantage lu ce livre pour mieux connaître le style et l'univers de l'auteure de L'amie prodigieuse, Le nouveau nom et Celle qui fuit et celle qui reste, trois romans que j'ai lus et appréciés avec un intérêt croissant mais je dois dire que ce livre vaut pour lui-même et mérite d'être découvert. 

jeudi 30 mars 2017

Trois saisons d'orage de Cécile Coulon

Le cadre, l'histoire et les personnages, tout me convenait à peu près. Le cadre (longuement décrit ce qui m'a plus embrouillée qu'autre chose) est assez grandiose. A l'écart de la ville, entre collines et forêts,  il est lieu de vie d'une petite communauté, celle des habitants des Fontaines, un village dépourvu des quelques services qui rendent la vie un peu plus confortable. C'est dans cet endroit perçu comme sauvage et arriéré par la ville (il faut dire que le nom, Les Trois-Gueules n'arrange rien) que des hommes au caractère âpre essaient de tirer parti d'une carrière de pierre grise ce qui leur vaut le surnom bien trouvé de "fourmis blanches" tandis que d'autres exploitent péniblement leurs fermes, plus ou moins viables. L'histoire débute juste après 1945. André, jeune médecin traumatisé par la guerre, décide de s'installer dans cet endroit reculé et intimidant. Sa présence rassure les habitants. Charismatique, dévoué, travailleur, il devient vite indispensable aux Fontaines. Lui débarque alors de la ville un fils, déjà âgé de 5 ans qui est aussitôt fasciné par son père et son cadre de vie. Benedict (Cécile Coulon est douée pour trouver les prénoms de ses personnages et pas que pour ça d'ailleurs) deviendra médecin comme André bien évidemment. En étudiant sur Lyon, lui qui est quand même moins à l'aise que son père, rencontre une femme superbe du genre belle sans être artificielle, intelligente, fascinante. Qui plus est, lassée de la ville, elle accepte de le suivre dans son coin paumé. Côté crédibilité, j'ai moyennement adhéré...
En parallèle de cette histoire d'André, Benedict, Agnès (l'épouse superbe) et Bérangère (leur fille), Cécile Coulon en tricote une autre, celle d'une famille paysanne, Maxime marié à Delphine, parents de quatre garçons aux caractères différents. On suit davantage le parcours du troisième d'entre eux, Valère, un gars bien, honnête, intelligent, travailleur et à peu près du même âge que Bérangère...
J'en étais donc arrivée là dans ce roman (une bonne centaine de pages) où tout me convenait à peu près mais commençait à m'ennuyer aussi un peu, il faut bien le reconnaître. Et puis, sans dévoiler ce que la quatrième de couverture a préservé elle aussi, disons que l'auteure a placé un ressort d'une telle puissance que je suis devenue addictive à cette lecture. Parce qu'un livre, ça ne doit pas seulement convenir mais provoquer tout autre chose qui vient titiller notre part d'humanité.