jeudi 12 mars 2015

Le dernier gardien d'Ellis Island de Gaëlle Josse




29 questions, le sésame pour l'Eldorado, sauf à avoir été marqué par les officiers de santé, du "X" fatidique qui fait de vous un refusé. De Annie Moore, jeune Irlandaise accompagnée de ses deux petits frères à Arne Peterssen, marchand norvégien,  ils seront 12 millions entre 1892 et 1954 à subir  ces contrôles administratifs et médicaux,  12 millions d'immigrants qui débarquent sur Ellis Island,   à l'embouchure de l'Hudson, face à New York et à l'Amérique, terre de tous les espoirs.  Poussés, le plus souvent, par la misère, harassés par des semaines de traversée dans des conditions éprouvantes, les arrivants serrent leurs maigres bagages et essaient de paraître présentables face à l'administration nombreuse du centre qui applique une procédure sélective. La générosité du pays d'accueil a ses limites : 2% des candidats, considérés comme indésirables seront refoulés.
Ellis Island est d'abord le creuset de toutes ces souffrances, de toutes ces vies déjà en exil qui doivent se reconstruire. Difficile d'y voir autre chose qu'un lieu sordide, où la maladie a d'ailleurs parfois sévi. C'est un peu de cette histoire que nous donne à appréhender Gaëlle Josse (auteur que je découvre) à travers "Le dernier gardien d'Ellis Island", court roman paru dans la collection Notabilia (que je découvre aussi). J'avoue que j'ai un peu piaffé d'impatience avant qu'elle en arrive au cœur du sujet, à travers les histoires personnelles de Nella et Paolo Casarini, de Francesco Lazzarini, de Giòrgy Kovàcs.
Non pas que celle du gardien, John Mitchell et de sa jeune épouse, Liz ne soit pas touchante mais ce n'est pas ça que j'avais envie de lire. Dés le début, j'attendais que l'auteur dénonce l'ignominie de ce passage par Ellis Island et de cette sélection d'influence eugéniste. Elle s'y emploie mais patiemment, avec une écriture appliquée et pudique, en montant en puissance progressivement.
C'est donc l'histoire poignante de Paolo, séparé de sa sœur Nella et refusé pour cause de retard mental, sœur qui se sacrifie dans l'espoir qu'un regard bienveillant sera posé sur le cas de son frère. Par ricochet, parce qu'ils étaient à bord du même navire, John Mitchell découvre le parcours de Francesco Lazzarini, suspect parce qu'anarchiste en Italie. Pour expurger sa faute, il lui accorde, contre toute attente, le fameux sésame. Pourtant, politiquement aussi, il fallait montrer patte blanche. Plus tard, il se remémore avec honte le zèle qu'il a mis à traquer les "rouges", en suivant les recommandations des ambassades, sans discernement. La "Porte d'or" ne voudra pas s'ouvrir pour Giòrgy Kovàcs, l'écrivain, pas assez communiste pour la Hongrie mais trop pour les Etats-Unis...
J'ai apprécié que l'auteur revienne sur les portraits d'immigrants réalisés par Auguste Sherman (un responsable administratif du centre) et en évoque, par la voix de John Mitchell, toute l'incongruité. En quoi ces pauvres gens, dans ce moment de fatigue et d'inquiétude, avaient-ils envie d'être photographiés ? Même si Sherman n'a jamais clairement indiqué d'intentions autres que artistiques, on sait bien comment ces portraits ont pu être exploités, en une sorte de zoo humain qui personnellement me donne la nausée.
Et l'auteur arrive là où elle voulait nous mener car c'est sur les mots "dignité", "mémoire" et "justice" qu'elle referme la porte d'Ellis Island.

Statue d'Annie Moore et ses frères à Cork, Irlande


5 commentaires:

  1. Dignité et humanité : c'est en effet ce qui résume le mieux ce très beau livre qui nous parle de l'exil et de l'arrachement à son pays.

    RépondreSupprimer
  2. Avez-vous lu d'autres ouvrages de cet auteur ? Je la découvre et j'aime bien son écriture.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, c'était mon premier. Mais j'ai des "copinautes" qui avaient déjà apprécié de précédents titres...

      Supprimer
  3. je viens de terminer ce roman, sous mon pommier ...J'en fais une lecture moins politique que toi, j'y découvre de fortes émotions exprimées par un homme on ne peut plus austère. Me laisse à penser que bcp de ces hommes à responsabilités à pouvoir cachent sans doute cette personnalité attachante et parfois trouble, comme tout humain en somme.
    J'ai lu 2 autres romans de Gaelle Josse, j'ai bcp apprécié : nos vies desaccordées, un peu moins les heures silencieuses.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci d'être passée sur mon blog...
      Je ne l'avais pas vu sous cet angle là, le personnage principal, mais ton analyse me semble juste.
      Gaëlle Josse fait partie des auteurs que j'ai découverts cette année et j'ai bien envie d'en lire d'autres d'elle !

      Supprimer