jeudi 29 décembre 2016

La cheffe, roman d'une cuisinière de Marie NDiaye

Quelque peu étrangère à l’engouement général actuel pour la cuisine, ne le considérant pas pour autant avec dédain mais ne parvenant que rarement à dépasser l’idée de l’obligation plutôt que d’envisager cette activité sous l’angle du plaisir, j’ai choisi ce livre de manière un peu circonspecte à moins que ce ne soit par provocation.
J’ai goûté ce féminin du mot chef et ce bandeau esthétique qui pour une fois, se contentait d’être muet. J’ai tout de suite aimé la prose soignée de Marie Ndiaye et ses longues phrases structurées (que j'ai maladroitement essayé d'imiter avec mon accroche). 
Mais j'ai surtout été impressionnée par la manière à la fois rigoureuse et riche dont l'auteur dresse le portrait de ses personnages, des caractères façonnés, ciselés mais sans que l'effort paraisse. Quand vous pensez avoir suffisamment de matériau, quand vous pensez bien cerner votre personnage, vous  constatez alors que d’autres mots, d’autres qualificatifs, tous pertinents et jamais affétés vont venir à la fois confirmer le portrait que vous avez esquissé mais aussi le préciser, l’enrichir jusque dans les moindres détails. On attend en général que cette attention particulière porte sur le personnage principal mais dans ce roman, le même soin est accordé aux personnages secondaires comme les parents de la cheffe (pauvres, joyeux, dignes, purs) ainsi que le narrateur, son assistant, avec un portrait qui se dessine en creux tout au long du roman par des passages en italiques amenant une histoire dans l'histoire, non sans intrigue d'ailleurs. Que fait-il presque caché dans ce village de vacances "pour retraités moyens" à siroter pendant des heures des apéritifs sucrés en compagnie d'amis qui ne le connaissent pas et dont la compagnie n'engage à rien ? Qu'est-il venu fuir dans ce décor de carte postale ?
Les Clapeau, un couple de bourgeois, nourrissant un amour inconditionnel pour la bonne chère et quelque peu honteux de cette obsession inavouable sont présentés également de manière très subtile. On les voit d'abord comme de simples gloutons mais l'auteure réussit progressivement à les colorer d'humanité et de sensibilité. C'est chez ce couple, d'abord employée comme simple bonne ce qui lui permet d' observer à loisir le peu d'inspiration de la cuisinière que la cheffe comprendra à quelle point elle se sent forte, précise et créative en cuisinant.
La cheffe (toujours appelée ainsi par l'auteure même quand elle est enfant) est une personne plutôt austère limite taiseuse, qui fuit les compliments et vit son art dans un souci de perfection, presque comme une ascèse, ne cherchant jamais à flatter la gourmandise et détestant que l'on perçoive ses plats comme des occasions de délectation sensuelle. Son assistant, le narrateur, lui voue un amour inconditionnel. Il adore à la fois la cuisinière exceptionnellement douée mais aussi la femme au caractère droit et sincère, exigeante mais jamais mesquine. Partie de rien, la cheffe devient bientôt la patronne d'un restaurant renommé et récompensé, distinction qui loin de la réjouir lui fait honte, car si elle a plu, c'est qu'elle a cherché à plaire et donc démérité (hé oui, la cheffe est une puriste).
Mais cette cuisinière dévouée et admirable qui a circonscrit sa vie privée au strict minimum ne peut cependant rien refuser à sa fille, présentée par le narrateur comme un personnage perfide et ingrat. Pourra-t-elle alors s'en tenir à la même honnêteté qui inspire sa cuisine et lui donne tout son sens ?
Ce roman, structuré par un beau portrait de femme, éblouit par sa finesse, sa maîtrise narrative et la palette des qualités humaines qu'il magnifie avec sincérité.

lundi 26 décembre 2016

La petite lumière de Antonio Moresco


Un livre-épure qui tient à la fois du conte poétique et philosophique. Comme à chaque fois que je lis ce genre de livres (et je m’aperçois que c’est souvent du côté de la littérature italienne), j’ai le sentiment de chausser des gros sabots pour en parler. Pourquoi ? Parce que l’histoire est simple, facile à résumer mais la symbolique, immense. D’emblée, je sais que je n’ai pas tout perçu, pas tout compris. Est-ce important ? Pas tant que ça, en fait.
Le narrateur dont on ne saura rien est venu habiter un hameau abandonné, à l’écart de tout, quelque part dans une zone sismique, certainement en Italie. Partout la végétation reprend ses droits, sur les façades des maisons, dans les potagers délaissés. La nature est très présente dans ce livre et l’auteur en donne une analyse fine, à mi-chemin entre la description et l’admiration parfois mêlée de crainte à moins que ce ne soit de respect pour cette vitalité renouvelée.
La petite lumière, face à sa maison, sur le versant de montagne recouvert de forêts, intrigue le narrateur. Est-ce une présence extra-terrestre comme le suggère un fermier qui s'applique à répertorier leurs manifestations ? Est-ce une présence humaine ? Le narrateur qui ne semble avoir aucune occupation particulière s'approche et découvre une petite maison cachée dans les bois. C'est là que vit un enfant, habillé un peu à la mode d'autrefois. Le roman comporte très peu d'indications temporelles mais on comprend tout de même qu'il n'est plus d'usage de s'habiller en culottes courtes. Le narrateur s'inquiète de le savoir seul, isolé de tout mais l'enfant lui prouve, par ses petits gestes appliqués qu'il est autonome et responsable. Mais qui est cet enfant mystérieux ?
L'auteur, par plusieurs scènes singulières, un peu comme de petites touches nous immerge doucement dans un univers mi-philosophique ou mi-onirique (ah, que je sens mes gros sabots...) servi par une écriture dont l'épure époustoufle. Un roman qui imprègne, qui perturbe et laisse parfois pantois, un roman que chacun lira et recevra à sa façon, peut-être comme un matériau modulable. 

vendredi 23 décembre 2016

Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo

Mon libraire n’emploie pas les superlatifs à la légère. Alors que je lorgnais du côté des nouveautés et en particulier sur Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo, il est allé me dénicher Une éducation libertine du même auteur, me conseillant de commencer par cet ouvrage, « l’un des tout meilleurs qu’il ait lus ».
A l’image d’un roman de type classique, l’incipit joue parfaitement son rôle et nous dévoile le décor du roman, Paris sous le règne de Louis XV, un Paris sale, suintant sous le soleil d’été, le Paris grouillant et affairé du peuple qui cherche abri et pitance. C’est dans cette puanteur décrite avec une richesse de style prodigieuse qu’évolue Gaspard, une jeune homme tout juste débarqué de sa ferme quimpéroise. On devine  (l’auteur s’emploie à distiller les informations tout au long du roman) qu’il s’agit davantage d’une fuite que d’une volonté de tenter sa chance à Paris. Gaspard, presque absent de lui-même, accepte un travail particulièrement ingrat, débarder des grumes transportées par la Seine. Le jeune homme trouve l’aide d’un compagnon de besogne ainsi qu’un logis et survit tant bien que mal. Mais les plongées au cœur du fleuve, de ses eaux nauséabondes semblent raviver chez Gaspard un profond mal-être. Vite, il fuit et trouve un emploi d’apprenti chez un perruquier dont il doit repousser les avances. Gaspard fait alors la rencontre du mystérieux comte Etienne de V. dont la réputation sulfureuse est longuement détaillée par le perruquier, un peu jaloux de l’attirance qu’il a immédiatement décelée entre le libertin et le jeune apprenti. Gaspard est en effet très troublé par cet homme à la séduction magnétique. Il accepte des rendez-vous pour de simples promenades puis grimé en gentilhomme se fait passer pour un ami du comte et évolue parmi la noblesse. Gaspard se prend à espérer. Le comte peut-il l’extraire de sa condition ?
On pense alors que le titre du roman va prendre tout son sens mais en fait, je n’ai pas trouvé qu’il s’agissait vraiment de libertinage. Ce titre suggère la séduction mais aussi la légèreté, la frivolité, une forme de consentement également. Ce n’est pas l’histoire racontée dans ce roman. Il est surtout question ici d’amour, d’amour déçu et de meurtrissures (au sens figuré comme au sens propre). Gaspard est davantage arriviste par dépit que par ambition personnelle. Une seule parcelle d’amour aurait pu le faire renoncer à son ambition.
Nonobstant cette question du titre qui a tout de même son importance car je ne l’aurais pas choisi si le libraire ne me l’avait pas conseillé, ce premier roman (récompensé par le Goncourt du premier roman en 2009) impressionne par la qualité de son vocabulaire, la richesse de son style et par la maîtrise de sa structure narrative.


dimanche 30 octobre 2016

Le nouveau nom de Elena Ferrante

Bon les filles, je vous suis depuis que vous êtes petites donc faudrait voir à pas m'énerver parce que franchement là... Lila, t'en as pas marre d'être aussi excessive, impossible et imprévisible ? Lena, t'en as pas assez de toujours suivre, de jamais avouer tes vrais sentiments, bref d'être toujours en retrait ? Quand est-ce que tu vas t'affirmer ? Tu fais pourtant des études, toi, tu t'instruis, tu t'accroches malgré tes origines modestes, alors ? Bon d'accord, t'as pas le statut de femme mariée, t'es pas riche et parfois l'acné ne t'avantage pas. Qu'est-ce que t'as pu être gourde à lui livrer ton Nino sur un plateau mais tu sais bien qu'elle les fascine tous, à commencer par son mari Stefano qui l'aime malgré sa maladresse mais aussi les Solara, les rois des trafics du quartier qu'elle méprise pourtant depuis l'enfance mais qui la convoite comme un trophée supplémentaire. Ils s'inclinent tous devant sa beauté mais peut-être davantage encore devant son intelligence et l'intensité qu'elle donne à toute chose.
Tu lui en as voulu  ? Oui, ben moi aussi. Ah et puis, autant te le dire puisque tu es la narratrice-auteur, les vacances à Ischia, j'ai trouvé ça assez longuet, j'aurais apprécié que tu nous densifies le tout car normalement on était là pour s'oxygéner un peu, déjà qu'on s'était bien englué dans les histoires du quartier, entre les épiceries, la boutique de chaussures, les ambitions des uns, les commérages des autres bref on avait envie d'autre chose et j'ai failli vous dire, bon, on se revoit quand vous aurez passé votre crise (d'ados ? d'adultes ?) sauf que c'est pas si simple...
D'abord parce que ce n'est pas une crise d'ados, concept hors de propos pour les années cinquante où on pouvait se retrouver marié(e)s à 16 ans. Ensuite parce que justement, Lila, avec ton air de "j'ai tout le monde à mes pieds", faudrait peut-être se rappeler que tu n'es pas capricieuse et emmerdeuse mais simplement pas heureuse malgré l'ascension sociale, les habits, l'appartement neuf et comment pourrait-on l'être quand on t'a privée d'école dès 11 ans et poussée vers le mariage très jeune ? Et en plus, tu sais pas faire semblant, les compromis, la résignation, c'est pas pour toi. Léna, non t'es pas gourde, désolée, t'es juste une fille plus réservée qui traine un complexe d'infériorité gros comme une glace italienne et faut dire que malgré le collège, le lycée et bientôt l'université, ça te colle à la peau, ça s'infiltre dans ta valise, le quartier, tes origines, ton accent napolitain voire le dialecte que tu as pourtant pris la peine de contenir le plus possible pour adopter un langage policé censé ne pas te trahir.
Et puis, ce livre, c'est comme le quartier, ça énerve, ça étouffe presque mais c'est addictif. Lila, je me suis inquiétée pour toi, t'as beau être intelligente,  être capable d' apprendre n'importe quoi et savoir le faire ensuite mieux que personne, je me suis quand même demandée comment tu allais te sortir d'une certaine situation (non, je ne dis pas laquelle mais on comprend que tu risquais gros). Avec ça que Léna t'en voulait et était partie pour Pise à l'université... mais quand même, te retrouver dans cette usine immonde où ton côté grande-gueule te garantissait d'être ballotée sur les pires postes et toi, comme une reine dans cette puanteur, libre, déterminée, toujours aussi entière avec en réserve une sorte d'énergie sauvage. Léna, t'as bien fait d'aller la voir, de lui redonner La fée bleue, ce petit livre magnifique qu'elle avait écrit à 10 ans parce que oui, c'est ton amie et oui, elle est prodigieuse.
Mais non, je ne suis pas fâchée et bien sûr que j'ai envie de savoir ce que vous allez devenir et puis, Léna, tu sais ce que tu as entrepris sans trop y croire, oui écrire, j'ai le sentiment que pour une fois, tu peux te faire confiance et poursuivre dans cette voie car je pense que ton histoire, elle va beaucoup plaire. Allez, à bientôt les filles...

 Delphine-Olympe a également adoré retrouver Lila et Lenù

Ada de Antoine Bello

Je me suis régalée. J'ai bien essayé de tournicoter une phrase d'accroche un peu plus subtile ou mystérieuse mais pas moyen, je revenais, aimantée à cette envie de livrer d'emblée ma satisfaction de lectrice. Maintenant que c'est chose faite, essayons de dire pourquoi. Il me semble que le thème de cet ouvrage, pour qui aime lire donc aime les mots, a tout pour intéresser (du moins, c'est ce que j'ai pensé en le choisissant juste après, je l'admets, m'être dit que je me procurerai de toute façon le prochain livre de Bello), tout pour intéresser, donc puisqu'il propose une articulation entre intelligence artificielle et capacité à écrire un roman (certes plutôt du genre gnangnan, du moins, au départ) en passant par la maîtrise d'un langage autonome voire d'une pensée par une machine appelée Ada, en référence au langage informatique conçu par Jean Ichbiah dans les années 80. Le tout prend  la forme d'une enquête policière menée par un inspecteur atypique et attachant sur fond de Silicon Valley (dont on découvre que son âge d'or pionnier peut rendre nostalgique) puisque la fameuse et coûteuse Ada a choisi de se faire la malle si on peut dire ça d'une intelligence artificielle dite "AI". On pourrait penser que ça va faire un peu too much d'autant plus que les personnages sont présentés de manière limite caricaturale ? Hé bien, non, je trouve que l'ensemble fonctionne et remplit son voire ses offices.
 C'est instructif :  l'art du Haïku aussi bien expliqué peut justifier à lui seul l'achat du livre et pour ceux qui ne seraient pas amateurs du genre, l'histoire d'Alan Turing et d'Enigma constitue une alternative intéressante à découvrir ou redécouvrir à moins que vous ne préfériez le cours d'entrepreneuriat, création de start-up.
 Autre point fort, ça questionne aussi beaucoup sur le plan éthique voire philosophique : comment peut-on définir l'amour (surtout si on tente de le faire comprendre à une machine) ? Quels domaines peut-on déléguer aux intelligences artificielles et avec quels enjeux ? Une AI qui parle, apprend et poursuit un objectif est-elle consciente ?
 Et enfin, ça n'oublie pas d'amuser par des dialogues efficaces et des jeux sur les registres de langage voire de bluffer par des liaisons réussies entre forme et fond. Le jour où une AI saura concocter un cocktail aussi réussi...

Le billet de Delphine-Olympe grâce à qui je l'ai découvert... 
Le billet de papillon, grande spécialiste de Bello et qui je pense, en parle mieux que personne...

samedi 29 octobre 2016

L'amie prodigieuse de Elena Ferrante

A les voir passer ensemble dans les rues de leur quartier de Naples, on se demande dans quelle expédition intrépide Lila a encore entrainé Elena. Il faut dire qu'Elena, la narratrice pourrait suivre Lila à peu près n'importe où, tant elle est fascinée par la détermination farouche de son amie, une petite fille maigre, souvent sale et écorchée mais à l'intelligence prodigieuse. Lila rend tout plus intense, les conversations comme les jeux. Elle n'a peur de rien, ni des garçons du quartier qui lui jettent des pierres ni de l'impressionnante maîtresse d'école à laquelle elle se permet de tenir tête. Alors que Lila fait figure de méchante hyper douée, Elena, que l'on appelle affectueusement Lenuccia est plutôt une gentille fille qui s'efforce de bien travailler à l'école.
L'histoire se déroule dans les années cinquante dans un quartier pauvre de Naples encore imprégné du passé de la guerre, du marché noir et sous l'influence présente de la camorra. Mais cette réalité échappe quelque peu aux enfants davantage concernés par d'autres types de tensions : affrontements entre eux, violences au sein de leurs familles où les torgnoles sont plus facilement distribuées que les récompenses, difficultés financières qui ferment la porte du collège et obligent à travailler. C'est la cordonnerie familiale qui attend Lila dès ses 11 ans alors que Lenu, elle, obtient de poursuivre sa scolarité. Comment dès lors, l'amitié fusionnelle des deux fillettes va-t-elle évoluer et résister à l'adolescence et même au mariage précoce de Lila ?
Elena Ferrante, nom de plume d'un auteur dont on ne sait pas grand chose et qui intrigue donc beaucoup dans son pays natal, ne se contente pas de décrire avec finesse les ressorts d'une amitié entre deux enfants à la personnalité contrastée. Elle travaille aussi le cadre urbain de son histoire selon des échelles et des fonctions différentes (appartements, boutiques, école, rues, quartier, ville) pour en faire un matériau riche, à la fois étouffant, presque repoussant mais rempli d'une énergie vitale qui lui donne toute sa prégnance. L'auteur présente aussi habilement la période de développement économique des années cinquante où le quartier comme la ville semblent vouloir faire leur mue, transformations qui entrent en résonance avec celles des enfants devenus adolescents et qui aspirent à une vie différente de leurs parents.
Un roman d'une grande cohérence et d'une grande sensibilité, assez remarquable par sa maîtrise dans l'écriture, un roman qui ne lasse pas, malgré un thème principal pourtant fort exploré par la littérature et qui donne même envie de savoir si l'amie, prodigieuse, le restera.



vendredi 30 septembre 2016

Sorbonne plage de Edouard Launet

La première chose que j'ai faite en rentrant de la librairie avec ce livre, c'est d'ouvrir un célèbre globe virtuel en ligne et de localiser cette plage qui se présentait sous des airs parisiens mais correspondait en fait à une réalité bretonne. Je voulais l'observer sous différentes échelles, apprécier son relief que j'imaginais escarpé et sa manière de rencontrer la mer. Ce n'est qu'une fois rassasiée de ces informations géographiques que j'ai commencé la lecture de cet ouvrage qui tient d'ailleurs bien plus de l'enquête que du roman. Edouard Launet retrace ce que fut ce bout de côte bretonne coincé entre Paimpol et l’île de Bréhat pour un petit groupe d'universitaires du début du siècle, la plupart des scientifiques (physiciens, chimistes) comme en témoigne son autre surnom, "Fort la science".
Pourtant, à l'origine, on trouve un historien, Charles Seignobos, (un chemin porte d'ailleurs son nom) et un médecin, Louis Lapicque. Ils  vont dénicher cette presqu'île de l'Arcouest et en faire une villégiature régulière en achetant de vastes parcelles de lande qui n'intéressaient alors pas grand monde. Autour des deux amis, qualifiés de "pères fondateurs", une petite colonie va alors rapidement se former, l'été. Dès les années 20, le gratin de la physique (Jean Perrin, bientôt suivi de sa consoeur et amie, l'impressionnante Marie Curie, déjà deux fois nobellisée à cette époque), des mathématiques (Emile Borel, reçu premier à Polytechnique, à Normale Sup et à l'agrégation, excusez du peu) et de la chimie (Victor Auger) aime à estiver ensemble sur la côte du Goëlo, prolongeant dans ce cadre vivifiant des amitiés souvent nées dans le creuset de l'Ecole normale ou  de la cause dreyfusarde.
Entre excursions en mer et bains de soleil, l'élite intellectuelle sort le nez de ses travaux, de ses laboratoires souvent poussiéreux, se ressource tout en cultivant l'entre-soi. Mais tout aussi rafraichissantes qu'elles aient pu être, les aventures estivales de la "Science en goguette" n'auraient pas suffi pour justifier à elles-seules ce solide travail d'enquête. L'auteur nourrit en effet une autre ambition , comprendre comment ces universitaires brillants, animés bien sûr par la soif du progrès scientifique mais également portés par un idéalisme humaniste, convaincus de pouvoir associer le tout, ont pu contribuer, par l'émulation de leurs découvertes respectives, à l'élaboration de l'arme nucléaire.
Avec une écriture précise et soignée, Edouard Launet mène une enquête documentée,  réflexive et pédagogique (nul besoin d'être spécialiste pour comprendre). J'aurais juste apprécié une petite carte, une traditionnelle, en papier, parce qu'après toute cette physique-chimie, un peu de géographie tout de même...